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Vie de La Brochure
8 avril 2022

Lucien Andrieu en 1909

andrieu les souliers 2

Aline Beaudufe attire mon attention sur cet article du Midi socialiste au moment où je découvre sur internet cette peinture de Lucien Andrieu, Les souliers. Andrieu né en 1875 est déjà une figure de la peinture. JPD

Midi socialiste 8 décembre 1909

LUCIEN ANDRIEU

Le Quercy, ou plus précisément le Tarn-et-Garonne, se distingue par la médiocrité de ses hommes politiques ! Et c’est en regardant ses élus du Palais-Bourbon et du Luxembourg que l’on pense aux lignes cinglantes de Paul Adam : « Les Parlements devraient être remplis d'hommes jeunes ayant acquis déjà, par l’exercice des sciences par la création artistique et littéraire une notoriété de talents sûrs. Au contraire, en tous pays, des cadavres à cheveux blancs torpides, figés dans les conceptions vieillies, ou bien excités par des haines simplettes, encombrent les Chambres et les Sénats. Dépourvus d'audace et d'initiative parce que l’âge les a glacés, ils ânonnent les bêtises qu'ils ont rabâchées dans les cabarets électoraux à des rustres illettrés mais vaniteux, à des négociants cupides et incapables de prévoir au-delà de leurs échéances, de leurs intérêts immédiats. Ils apportent dans les affaires d’Etat un esprit de comptoir et d’estaminet insuffisant tout de même pour diriger les forces mondiales.

Heureusement que dans ce beau pays qu’illustrèrent Léon Cladel dans la littérature, Saintis dans la musique et Nazon dans la peinture sans oublier le plus grand : Ingres, des artistes sincères, consciencieux, effacent la mauvaise impression laissée par les personnages législatifs. Marquant dans le monde artistique, nous citerons avec plaisir Alfred Oury, le ciseleur distingué,, créateur de bijoux admirables ; Louis Oury — fils du précédent —qui s’est fait un nom dans la gravure, la sculpture et la peinture ; Marcel Lenoir, célèbre enlumineur ; Félix Bouisset, auteur de merveilleuses lithographies et de non moins belles toiles ; Firmin Bouisset, son frère, aquafortiste très original, dont les affiches diverses nous impressionnent par la simplicité et le naturel, enfin Lucien Andrieu, jeune peintre mais d’avenir.

Lucien Andrieu est le type le plus complet du peintre né. Dès sa prime enfance, il a conscience du sentiment pictural, de la nature, et fort vite il en découvre le côté mystérieux.

C'est dans la belle patrie de Léon Cladel qu’audacieux il s’attaquait, tout adolescent, aux paysages. Si son œil insuffisamment avisé, ne songeait à envelopper les vastes spectacles, il s’attardait avec charme, avec éclat, à transcrire l’intimité de tel coin de prairie ou de rivière. Il disait en des sonnets ce que plus tard il devait dire en des poèmes, Virgilien par ses églogues, il deviendrait un jour homérique ; oui, un Homère qui gardait dans le grandiose un cœur profondément attaché au sol natal.

Lucien Andrieu s’enfuit vers Toulouse, et alors s’élargit la vision de ses rêves. En s’attaquant à l’être humain, il donne l’impression forte d’un peintre de race.

La Dorade l’inquiète et son âme à la forte empreinte latine se révèle amoureuse de la Grèce. Il abandonne Toulouse pour Paris et là, plus au Louvre qu’au travail, plus avec Phidias qu’avec sa palette, davantage au musée du Trocadéro (sculpture comparée) qu’avec ses crayons, il pense et s’instruit à la puissance des formes et à la sagesse précise des lignes. Notre artiste, pendant son séjour dans la capitale définit sa compréhension de l’humanité. Tournant brutalement la tête au symbolisme, il va œuvrer franchement vers la vie ; aussi, la rue l’intéresse, la cité et son fleuve le passionnent ; la ceinture chétive et sévère qui l’enclot bétonnent tant il est épris de liberté.

Mais l’amour du sol natal le rappelle dans sa petite patrie. Avant son départ il peint, dans des pages inoubliables, le Paris de la misère, ce Paris où le gueux hurle à la face du Palais-Bourbon son mépris de la richesse, ce Paris où se coudoient la Fortune et la Misère, la Joie et la Douleur, la Pureté et le Vice, l'Honnêteté et le Vol, la Honte et la Gloire.

Montauban rappelle le peintre. Il faut faire son bagage pour regagner le pays et ne plus le quitter. Andrieu aime son Quercy, et aimer sa terre et l’interpréter fidèlement, c’est demeurer éternellement soi.

De sa ville chère, il envoie à Paris ses principales œuvres : La femme aux chapeaux, la jeune fille blonde, la jeune femme au chapeau noir et violet, la femme à la robe blanche, la Jeune Fille au bouquet de roses, le Bassin du Canal, Madeleine, un délicieux portrait d’amie, la Boutique du ferblantier, Le Moustier, la Cathédrale, la Femme à l’hermine, etc.

Et les critiques de la grande cité se plaisent à vanter la science de son dessin savant et ample. Aucun d’eux n’aurait pu nier les qualités picturales, empreintes en son œuvre. Rollin Despréaux écrivit de belles pages laudatives à son sujet Joachim Lerré admira également les toiles de notre peintre et loua sans réserve la science qui avait présidé à rétablissement de ses envois. Celui-ci disait d’Andrieu : « Il dessine avec la plume d’un Baudelaire, ou d’un Lecomte de l’Isle », Que pourrait notre éloge après de si subtiles critiques.

Nous qui connaissons les sites enchanteurs qui inspirèrent l’artiste nous pouvons dire le charme pénétrant de son œuvre, le velouté de son coloris, le synthétique de ses effets, le véridique de sa reproduction, l'attendrissement et la poésie que l’on retrouve en chacune de ses toiles. Andrieu est un rêveur qui, chaque jour, amplifie le domaine de son royaume de sa pensée. C’est le peintre de la magnificence intimiste.

Toulouse a eu le rare bonheur de voir ses œuvres réunies dans un hall de journal [il s'agit du hall du concurrent La Dépêche], mais Toulouse n’y a rien compris ! Et les amateurs que l’on dit avisés, se sont désintéressés — par ignorance — de cette œuvre. Seule la signature suffit souvent à un amateur d’art ! Et un tableau, fut-il d’un Mantegna, d’un Manet, d’un Chavannes, serait considéré comme croûte s’il était dépourvu de signature. Remercions Carl Max qui organisa l’exposition de Lucien Andrieu ; et rappelons le mot dur de Marcel Lenoir : « Max pense plus par les critiques qu’il a lues que par les œuvres qu’il voit. C’est un phonographe d’art accompli, il est aussi un aveugle d’art ».

Laissons au cruel Lenoir la responsabilité d’un tel jugement, mais louons Carl Max d’avoir fait connaître de beaux morceaux. Les hommes sacrifiant leur temps et leur argent à l’éloge de l’Art sont trop rares pour ne pas — lorsqu’ils se présentent — les louer publiquement et jeter sur leur nom des fleurs, des remerciements et des encouragements. Délaissant provisoirement le pinceau pour le ciseau qu’il manie avec une habileté consommée, Lucien Andrieu, en pleine maîtrise, ébauche le monument du paysagiste quercynois Nazon. Cette sculpture, commandée par l'Etat, s’érigera dans le délicieux Jardin des Plantes de Montauban. Au milieu des grands arbres amis, au centre des frais boulingrins, dans un cadre poétique de verdure et de fleurs, l’œuvre future d’Andrieu traduira par la pierre, en des traits immortels, l’hommage admiratif rendu par un grand artiste de talent à un peintre célèbre.

José SAINCAIZE.

Dans de prochaines chroniques nous étudierons les œuvres de Marcel Lenoir et de Louis Oury. — J. S.

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