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Vie de La Brochure
27 mai 2022

Une féministe mexicaine

 (extrait de El Pais Mexico)

Son nom Olimpia Coral Melo a 30 ans et a fait trois tentatives de suicide depuis que les images de son corps sont devenues virales sur les réseaux sociaux. Elle a été filmée en pleins ébats avec un petit ami qui l’a trahie et l’a rendue célèbre malgré elle.

Enfermée dans son garage, elle a rédigé ce que le Mexique appelle « la loi Olimpia» (entrée en vigueur en juin 2021) qui punit ceux qui enregistrent et diffusent des images à caractère sexuel sans le consentement des personnes concernées. Plusieurs individus ont déjà été mis derrière les barreaux grâce à cette loi.

Les images de son corps nu ont inondé Internet en 2012. Elle a voulu « disparaître, ne jamais être née”. Elle a été sauvée par sa mère et par quelques bonnes leçons de féminisme, C’est désormais une activiste, qui donne des conférences et organise des ateliers : “Je parle aux gens de l’Internet patriarcal”, dit-elle.

 Quand avez-vous rencontré le féminisme ?

Ce n'est pas une chose qu'on apprend à l’école. On ne vous enseigne pas à être libre, à vous battre, seulement à vous taire et à serrer les cuisses : “Ne rit pas comme ça, ne te comporte pas comme ça, ne provoque pas les hommes."

J’ai rencontré le féminisme lorsque ma mère, au lieu de me gifler, m'a apporté son soutien. Elle était déterminée, même si elle pleurait. Elle a soulevé mon menton et m’a dit : “Je mourrais de honte si ma fille était une voleuse, une meurtrière ou même si elle avait maltraité un chien. Mais il n’y a pas à avoir honte d’un corps nu.”

Puis elle a désigné une par une toutes les cousines qui se trouvaient dans la pièce ; “Elle baise, elle aussi, moi aussi, le président aussi, ce n’est pas un crime. Tu n’as rien fait de mal et tu n’es coupable de rien.” Ça m'a permis de relever la tête.

 Comment met-on fin a une telle épreuve ?

Le féminisme m'a sauvé la vie. Si j’avais su tout ce que je sais aujourd'hui, je n’aurais peut-être pas tenté de me suicider. Je n’aurais pas souffert comme j’ai souffert. Je ne me serais pas rejetée moi-même. Je n'aurais pas été dégoûtée par mon propre visage et ma propre peau.

 Avez-vous encore peur du téléphone portable ?

Tour le temps. Quand je reçois beaucoup de notifications de Facebook, ça me rappelle l'avalanche d’insultes et de moqueries que j’ai essuyée. La violence numérique est comme un tatouage qui reste sur votre peau. La viralité peut vous tuer. Dans mon pays, pour la plupart des gens, je suis une “pute". El les putes, on leur lance des pierres. Elles n’ont aucun droit.

 C’est ce que vous ressentez aujourd’hui encore ?

Bien sûr, regardez les commentaires de mes interviews ou de mes vidéos. Nous ferons le test lorsque vous publierez cet entretien. Ils diront : « C’est une pute et elle est dans El Pais c’est ce qui s’est passé quand le Time a publié ma photo. Certains sont allés jusqu’à dire que j’avais moi-même posté la vidéo pour devenir célèbre.

Je dois être prudente. Ici, ça finit toujours par vous retomber dessus : 11 femmes sont tuées chaque jour au Mexique. Ce n’est pas parce qu’il y a une loi que je n’ai plus peur.

 La vie vous a apporté l’opprobre et la vengeance. Vous avez obtenu une loi utile pour beaucoup de femmes et votre voix est entendue partout.

Ma vengeance n’est pas cette loi ou les condamnations qui en découlent, c’est de commencer à être heureuse. Etre heureuse dans un monde qui vous enferme avec ses stéréotypes de beauté, ces femmes exhibées sur des plateformes publiques et jugées.

Avant, je sortais de chez moi en me cachant, comme si j'étais une criminelle. Maintenant, je dis a toutes les femmes : “Ne les croyez pas, votre vie n’est pas fichue, ce n’est pas vrai que c’était votre faute, ce n’est pas vrai que votre corps est un crime.”

 Vous intervenez dans les école». Les délits sexuels ont-ils une répercussion sur la vie des jeunes filles ?

Oui. Il règne dans l’espace virtuel une culture exacerbée du porno et une hypersexualisation des corps. Le message qu’Only Fans [plateforme surnommée « l’instagram porno"] envoie aux filles est ; “Exprimez-vous, prenez des photos sexy, vendez vos nus, appropriez-vous votre corps, soyez libres ». Mais la liberté qu’il veut pour les femmes, c’est celle de donner du plaisir sexuel aux hommes, de devenir des marchandises, des objets.

Ces adolescentes ne sont pas coupables, même si ce sont elles qui se prennent en photo. Elles sont victimes d’un système qui nous a appris que c'était la seule façon d’avoir de la valeur en tant que femme. Rendez vous compte : tout le pays s'arrête lorsqu’il y a l’élection de Miss Univers à la télévision. Il y a aussi la fête organisée pour le quinzième anniversaire des filles. Elles sont considérées comme des femmes parce qu’elles ont leurs règles, alors elles sont présentées à la société. Ou plutôt offertes.

 Les femmes sont de nouveau traitées comme des objets ?

Le machisme s’est approprié le discours des femmes sur la liberté et le manipule de manière que cette liberté n’existe que lorsque les hommes le souhaitent pour leur plaisir sexuel. Quand l’une de nous montre ses seins dans une manifestation féministe, on nous dit que ce ne sont pas des manières. Mais quand une actrice danse devant un homme avec des pompons accrochés aux tétons, ça ne dérange personne. Ça ne les dérange que si ça ne sert pas leur plaisir.

Quatre-vingt-dix pour cent des photos des vidéos se retrouvent sur le marché de l’exploitation sexuelle, présenté aux gens sous l’appellation de “sites pornographiques". Le problème n’est pas Internet mais la façon dont nous l’habitons.

 Vous parlez de “patriarcat d’Internet”.

Oui. je veux parler de tous ces “beaux messieurs” qui font Internet avec leur vision d'homme. Les réseaux sociaux ont instauré des mesures palliatives pour certains contenus, ce qui ne suffit pas ; il ne devrait même pas y avoir de protocoles permettant de les télécharger. Et il ne devrait pas être possible de les publier. Mais la nudité fait vendre.

 Vous étiez étudiante en deuxième année de droit lorsque vous avez rédigé la loi Olimpia dans votre garage.

Oui. Mais le travail d’une femme est toujours déprécié. On disait que j’étais très jeune, que je n'étais pas une personnalité politique, que j’étais une provinciale. Et comme j’étais aussi la protagoniste d’une vidéo pornographique dans l’esprit des gens, je n’étais pas compétente pour rédiger une loi. C’est pourquoi il a fallu six ans pour que la première, celle de l’État de Puebla, soit approuvée.

“Le virtuel n’est pas réel”, nous disait-on.

Nous avons fait de la politique, mais de la politique féministe, pour que les hommes sortent de leur caverne et voient que le virtuel est bien réel. Ils nous ont également dit que comme nous nous étions laissé filmer il n’était pas possible de nous protéger. Et comme j’étais également la protagoniste d’une vidéo sexuelle, ils n’ont même pas regardé le texte que j’avais écrit. Tout est considéré avec un regard misogyne. “La loi n’est pas parfaite”, nous assène-t-on. On le sait, merci. La Constitution non plus.

 Le Mexique a enfin dépénalisé l’avortement.

C’est une bonne chose, mais il existe encore une grande majorité de conservatrice. Je ne les juge pas, au Mexique nous avons été tellement opprimés, colonisés, soumis à une pauvreté si grande et imprégnés de préjugés religieux.

 Vous devez conjuguer la célébrité avec la peur et la haine quelle engendre.

J’aurais pu me cacher mais j’ai avancé à visage découvert dès le début et je ne regrette rien. En revanche, je fais face sans privilèges sans chauffeur ni garde du corps Je ne prends jamais le métro ou le bus seule. Ce sont mes amies qui me protègent, pas la police

 Êtes-vous parvenue à reprendre vie sentimentale et sexuelle normale ?

Je suis encore en train d’apprendre. Il n’est pas facile de se débarrasser de trente ans de préjugés. Au début, c’était difficile pour moi. Je ne pouvais pas avoir une vie sexuelle normale, je couvrais mon corps. J’avais peur de m’exposer. Aujourd’hui encore, je me sens coupable quand j’ai un coup d’un soir.

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