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Vie de La Brochure
28 juin 2022

Lettre ouverte à Adrien Quatennens et François Ruffin

Tout en mangeant, le dimanche matin j’écoute d’une oreille l’émission Questions politiques mais le 26, du fait de votre présence, j’ai écouté des deux oreilles. Après les questions bancales et banales vous obligeant à enfoncer des portes ouvertes en guise de réponse, une question qui me passionne depuis des lustres est venue sur la table. Elle repose sur une pratique journalistique classique contre LFI : vous opposer à François Ruffin pour jouer la carte de la division. Or le propos de François Ruffin n’est pas spécifique à cet élu (et il date de 2017), vu qu'il est largement partagé : à savoir LFI est plutôt fort dans les métropoles et le RN dans les zones rurales. Votre coup de chapeau à François n’efface en rien la mauvaise appréciation de la majorité de LFI sur ce point. Vous prenez en référence l’Occitanie or c’est là où je vis et où j’étudie avec minutie depuis 35 ans la tradition FN-RN avec à l’appui n’ont pas des opinions mais des faits présentés dans un livre, et je ne peux que sourire à écouter votre art classique en politique (et chez les journalistes) qui consiste à détailler l’arbre qui cache la forêt.

Oui, il arrive que le FN-RN ne soit pas présent dans les zones rurales alors que LFI y est présent ! Donc il ne faut pas se baser sur les zones géographiques ?

Le tableau ci-dessous montre en effet que le FN-RN est systématiquement moins fort dans l’Aveyron et le Lot, zones rurales par excellence. Et ce qui est vrai de l’Aveyron est vrai de l’Ouest de la France. Or l’Aveyron a justement un député LFI !

vote FN

En matière d’analyse électorale sérieuse le long terme pèse plus que le court terme, et le tableau le montre clairement, sauf que les bavardages de soir d’élection braquent le projecteur sur le court terme ! En Bretagne comme dans l’Aveyron, il existe une tradition politique d’une droite modérée, teintée de catholicisme et rste le meilleur barrage au FN-RN, preuve que ce courant n’est pas né surtout de la droite ! Et ce point est capital ! Non pour renforcer l’idée de 1984 qui a réduit le nouveau vote FN au transfert du vote communiste en perdition ! En 1984 une part du vote communiste est allée au FN, comme une part au vote socialiste ou radical de gauche. Une autre part du vote communiste est allée au vote socialiste pour passer ensuite au vote FN etc. Ce glissement vers le FN ne fut pas un acte de colère passager contre la politique de Mitterrand et de la gauche unie, mais un vote globalement acquis auquel vont s’ajouter au fil des ans d’autres votes !

Le tableau est surprenant car, à partir d’implantations de départ l’évolution est globale avec un cas à part, la Haute Garonne. En 2002 le vote FN est le troisième alors qu’en 2022 il est le dernier. Inversement en 2002 le meilleur vote FN est dans le Tarn et le Tarn-et-Garonne, comme en 2022, et c’est dans ces deux départements que le RN obtient un député. Logique non ! Avec c’est vrai un élu LFI en zone rurale dans le Tran, à savoir… la circonscription de Jaurès. Je suppose que dans le calcul savant de LFI la victoire RN sur Albi est considéré victoire en zone urbaine… ce qui n'est pas le cas !

 Malgré l’instabilité du vote actuel, le vote repose encore sur de grandes tendances historiques. Prenons l’Ariège, département rural à gauche depuis 1792, et qui a une députée LFI en tant que traduction de cette histoire, département où justement LFI enregistre sa seule perte, une perte qui ne se serait pas produite si le RN avait progressé un peu plus car il aurait été au second tour et le candidat LFI aurait gagné. (comme le PS hier, la NUPES avait besoin des succès RN !)

Dans l’Aveyron l’élu LFI est maire d’une commune qui a été communiste depuis des lustres (Aubin), où les luttes des mineurs de Decazeville qui fut aussi communiste, ont marqué l’histoire, et c’est une circonscription qui a connu une révolte considérable contre le coup d’Etat de 1851 et qui se distingue de l’autre partie du département.

Ne prenons pas ces arbres historiques pour cacher la forêt présente qui fait que le FN-RN est puissant dans certaines zones rurales quand LFI est puissant dans les zones urbaines et François Ruffin le pointe car, avec lui, je le dis : sans rétablir un lien politique fort avec cette couche de la population, les idées de transformation sociale ne peuvent gagner ! Il n'y a aucune surprise : Ruffin fut aussitôt du côté des Gilets jaunes et Clémentine Autain contre au départ.

Mais, contre le long terme, cette campagne électorale a vu le retour d’une tentative classique de division de la désormais tradition d’extrême-droite, qui n’est pas propre à la France, et qui s’appelle le cas Zemmour. Comment ne pas observer que cette opération faisait les beaux jours à la fois de Macron, de Mélenchon et des médias (je laisse ici de côté le cas des médias) ! Zemmour, comme toutes les autres forces politiques sauf LFI et LREM a été victime du vote utile mais son cas a encore plus obscurci les analyses de LFI et LREM. Puis, entre l’élection présidentielle et l’élection législative grâce à un coup de génie médiatique de Mélenchon (je dis médiatique car comment penser un instant que Mélenchon serait premier ministre?), le RN a disparu des débats jusqu’au jour où "le peuple vote et le peuple gagne" ! Ah ! si les médias votaient…

 Mais revenons à l’émission. Ce constat que vous présentez, sur 58 circonscriptions en d’Occitanie, 16 victoires du RN 12 en zones urbaines et 2 en zones rurales, et pour la NUPES 14 victoires de la NUPES 6 urbaines et 6 rurales est un constat idéologique car il ne vise pas à rendre compte d’une réalité mais à justifier une idée fausse en l’occurrence.

 Les 16 victoires du RN sont presque toutes en zone rurale et si le cas de Perpignan est à part cela tient au travail constant de Louis Alliot qui est devenu député en 2017 ce qui lui a permis de gagner enfin la ville de Perpignan. Et je me demande quells villes vont gagner les nouveaux députés. Des zones urbaines les trois victoires dans l’Aude ? Je ne sais qui a fait ce calcul pour LFI mais il est idiot. Dans mon département sans la ville de Montauban qui représente l’essentiel de l’électorat et qui fait baisser le RN, nous aurions aussi deux députés RN !

Pour la NUPES je compte trois victoires rurales et point à la ligne !

 Puis voici vos ultimes propos :

«En m’adressant à celle et ceux qui ont des problèmes de revenus qui galèrent et qui, peut-être par cette colère à laquelle ils estiment que les politiques ne répondent pas, font le choix du RN, je leur dis solennellement qu’ils se trompent à la lecture du programme, Madame Le Pen ne propose pas l’augmentation du SMIC, le dégel du point d’indice des fonctionnaires, le blocage des prix pour en faire payer le poids sur les profiteurs de crise etc. »

 Propos certes méritoires mais qui tombent à plat, qui frappent à côté, qui résultent d’analyses totalement erronées sur le cas du FN-RN. De tels propos supposent que l’électorat est d’abord mobilisé par les questions sociales et c’est d’ailleurs ce que disent les sondages. Mais ce discours de gauche est vieux comme le monde et s’il était efficace pour gagner des voix, le PCF serait au pouvoir depuis longtemps ! C’était du temps où on appelait Marchais « Monsieur plus » puisqu’il voulait toujours plus pour les couches populaires et on sait la suite.

Oui les questions sociales comptent si bien que hier, le PCF a dénoncé les luttes pour le droit à l’IVG comme opération de diversion afin de masquer les vrais enjeux de société. Mais le vote se fait sur d’autres bases aussi importantes sinon nous n’aurions pas une carte de France classique, avec le Sud-ouest à gauche. Et le Sud-est l’était aussi mais la nouvelle tradition FN-RN a fini par changer la donne. Pour convaincre l’électorat FN-RN qu’il joue la mauvaise carte, il faut partir de ses propres préoccupations ! Tout ne se réduit pas «aux conditions de revenus». Je reprends l’exemple de la laïcité que le FN-RN manipule. Historiquement elle est intervenue dans l’histoire de France autant que les questions salariales pour en dessiner la carte politique. Comment convaincre cet électorat quand LFI se rallie au concept d’islamophobie ? Sur les questions de sécurité, comment convaincre cet électorat quand Mélenchon dit : «La police tue». Cette petite phrase est revenue dans l’émission or n’était-il pas plus juste de dire: «Des policiers tuent et d’autres se tuent vu la difficulté du métier» ? Mélenchon savait très bien que les médias allaient se régaler de sa petite phrase… qui ne pouvait que mobiliser l’électorat RN tout en flattant l’électorat LFI de Seine St Denis. Quand, aux Européennes, Mélenchon dit : « Cette élection est un référendum anti-Macron ! » il aurait dû comprendre qu’il faisait ainsi le jeu… du FN vu que l’électorat pense que le meilleur adversaire de Macron c’est le RN ! Etc.

Par son vote l’électorat FN-RN manifeste des besoins sincères et réels (c'était facile à comprendre sur les ronds-points), et on ne peut les convaincre en déroulant un argumentaire qui dit d’abord : nous avons raison et on vous trompe ! Je ne dis pas que l’électorat RN a raison, mais que par son argumentaire LFI se trompe. J-P Damaggio

P.S. Encore une fois, que Macron, après Mitterrand et Hollande ait contribué à faire monter le RN, j’en conviens, mais arrêter sur ce seul point, une analyse d’un phénomène qui a 35 ans, c’est dur à entendre !

Commentaires
L
Et on peut ajouter Jospin puisque c'est après sa gestion avec Mélenchon comme ministre que pour la première fois le FN fut au second tour
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C
Bonjour et bravo encore pour votre " fine " analyse et votre conclusion =} JE CITE " Encore une fois, que Macron, après Mitterrand et Hollande ait contribué à faire monter le RN, j’en conviens, mais arrêter sur ce seul point, une analyse d’un phénomène qui a 35 ans, c’est dur à entendre ! "
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