Aragon et Vallejo
Voici un témoignage pris à la source. JPD
José Luis Ayala, El Cholo Vallejo (livre seulement publié en 1994)
DÉFENSE DE VALLEJO PAR GONZALO MORE[1] ET LOUIS ARAGON.
Désirée[2] m'a finalement donné un moyen pour trouver et parler à Louis Aragon. A cette époque une sorte de légende noire pesait sur lui. La gauche française a dit qu'Aragon avait fait défection des rangs révolutionnaires[3], qu'il n'était pas exactement un déserteur mais qu'il avait commis un acte comme un abandon. Ses recueils de poèmes étaient lus par les jeunes poètes et il suscitait une certaine méfiance chez les militants et sympathisants plus âgés.
Aragon était assis au restaurant «Méditerranée», un endroit luxueux en face de l'Opéra de Paris. Sa figure humaine incomparable était absolument visible. Je l'ai salué et nous avons immédiatement parlé de la question de Vallejo. Il avait «Trilce» entre les mains, il a dit qu'il comprenait peu de métaphores. Aragon a accepté mon explication : Vallejo utilise des mots péruviens, des régionalismes et « littéralise » des noms de personnes, par exemple Otilia, il nomme aussi des lieux qui naturellement pour un Français comme Aragon étaient absolument étranges.
Le poète, propriétaire d'un grand prestige et d'une grande lucidité, était prudent et économe, quant à l’usage de ses mots.
"Gonzalo More est venu me chercher, dit-il, il m'a parlé de Vallejo, qu'il connaissait et était son ami, il m'a expliqué que la légation du Pérou voulait se servir de son corps, qu’elle avait préparé des funérailles officielles et que, à cette fin, des délégués du Pérou arriveraient accompagnés de journalistes, de photographes et de deux ministres d'État. Il était furieux, nerveux, hagard et, sans aucun doute, affamé. Mais, plus que tout, il épuisait tous les moyens pour que l'Association des Ecrivains de la Maison de la Culture reprenne toute l'action des obsèques du poète. Avec More nous sommes allé à la Clinique Arago, le cadavre avait déjà une certaine puanteur. Vallejo était rigide, avec un rictus mortel, produit d'énormes souffrances. Quelqu'un est arrivé et a pris l'attitude d'un inspecteur ou d'un commissaire politique du régime péruvien. Puis Gonzalo l'a réprimandé et lui a donné un petit coup. Une femme a dit : plus de respect pour une personne décédée ! Que se passe-t-il ? Sortez et discutez dehors ! Gonzalo et l'inconnu ont quitté la chambre mortuaire et de l'extérieur sont venus des voix de colère, des cris et des mots durs. Après presque une demi-heure, Gonzalo est revenu, très sérieux, plein de colère, on pouvait voir son indignation et sa fatigue.
Une fois, assis au Metro, Gonzalo a dit à Aragon qu’à cette personne on lui avait confiée la fonction de coordonnateur des actions officielles pour enterrer Vallejo au nom du gouvernement péruvien et de la légation à Paris.
Le discours d'Aragon aux funérailles de Vallejo a été reproduit dans diverses éditions littéraires[4]. Pour cette raison, nous avons voulu connaître ses motivations pour parler le 15 avril 1938. Le poète français garda le silence et préféra parler de ce que Gonzalo lui avait dit en référence aux décisions à prendre pour enterrer Vallejo, profitant du fait que c'était la semaine sainte, avant l'arrivée de la délégation de Lima.
C'est ainsi que Gonzalo sauva Vallejo d'un enterrement officiel à la tête d'un gouvernement meurtrier comme celui d'Augusto B. Leguía. Il n'aurait pas été étrange que Gonzalo More ait dit à Aragon que le Cholo n'était pas un participant d'actes officiels, qu'il n'allait jamais prendre des cocktails lorsque des officiels du régime de Leguía passaient par Paris. Et, fait aggravant, au plus fort de la discrimination, Francisco García Calderón n'a jamais reçu Vallejo, malgré les demandes répétées de médiation de Pablo Abril de Vivero.
On peut dire, sans possibilité d'erreurs, que Gonzalo a bien fait de ne pas laisser toucher le cadavre de Vallejo par l'encens payé par le gouvernement, par des discours de fonctionnaires qui, du vivant de Vallejo, ne sont jamais venus adoucir ses nuits froides. Comme El Cholo avait raison lorsqu'il écrivait : « Je reste pessimiste ou plutôt trop réaliste sur la bienveillance économique du gouvernement envers ce pauvre Péruvien de Paris. Seuls les cholos Peñalozas dépensent l'argent fiscal, dans des commissions parlementaires à Paris ; nous autres n'avons droit à rien...» (Paris, 3 septembre 1927).
[1] Gonzalo More était un ami de Vallejo si bien que son épouse garda jusqu’à son départ de Paris, son portait sur un mur de sa maison
[2] Désirée Lieven est arrivée à Paris en 1920 et a bien connu Vallejo.
[3] Nous sommes en mai 1969 et en fait de gauche il s’agit de l’extrême-gauche
[4] Finalement Gonzalo a pu réaliser l’enterrement avant que les autorités s’emparent du cadavre et Aragon a fait le discours sur la tombe mais pour ma part je n’ai pu lire ce discours nulle part même dans les œuvres complètes d’Aragon. Et ce témoignage confirme qu’il en faisait peu de cas.