L'anniversaire de la mort de Baudelaire par Vallejo
L'oeuvre journalistique de Vallejo est immense. Je retiens ici un article sur une visite au cimetière Montparnasse. On peut imaginer que c'est à ce moment là qu'il confia à son épouse son souhait d'y être enterré, souhait qu'elle ne pourra exaucer qu'en 1970 faute de l'argent nécessaire. J-P Damaggio
Mundial n° 421 6 juillet 1928
L'anniversaire de la mort de Charles Baudelaire a été commémoré au cimetière du Montparnasse. Cela a été une scène de pure excitation esthétique et d'une simplicité presque végétale.
La cérémonie s'est déroulée devant le monument du poète, qui est l'une des plus belles pierres tombales de Paris. Son contenu est d'une signification directe et, en même temps, très original. Le sculpteur prit un bloc de pierre, le fendit aux deux extrémités et façonna un compas. Tel est le squelette du monument. Une boussole. Un avion dont l'une des ailes traîne au sol à cause de sa grande taille. Comme dans l'albatros symbolique. L'autre moitié de la pierre s'élève perpendiculairement à la précédente et présente une grande chauve-souris aux ailes déployées sur sa partie supérieure. Sur cette créature vivante et flottante repose une gargouille, dont les mains soutiennent un menton, cogitante, vigilante et presque agressive.
Un autre sculpteur aurait sculpté, à la place d'une chauve-souris, l’héraldique chat. Celui avec cette pierre a creusé plus profondément et a choisi la chauve-souris, ce binôme zoologique entre mammifère et oiseau ; cette image éthique, entre babel et ange, qui incarne si bien l'esprit de Baudelaire. Car l'auteur de "Les Fleurs du mal" n'était pas le diabolisme, au sens catholique de ce mot, mais la somme élevée de deux grandes sommes inséparables : la rébellion et l'innocence. La rébellion n'est pas possible sans innocence. Ne se rebellent que les enfants et les anges. La méchanceté ne se rebelle jamais. Donnez-moi un vieil homme qui se rebelle. Ce serait impossible. Le vieil homme ne peut que se mettre en colère et devenir amer, mais pas se rebeller. Tel un Voltaire. La rébellion est le fruit de l'esprit innocent. Et le chat porte en toutes ses pattes la malice.
En revanche, la chauve-souris — cette souris ailée des voûtes, ce morceau hybride de panneaux de plafond — a l'instinct de la hauteur et, en même temps, celui de l'ombre. Il est originaire du royaume des ténèbres et en même temps, il est un habitant des dômes. En raison de sa double nature — de vol et de ténèbres — on dirait qu'il possède la sagesse dans l'ombre et on dirait qu'il tombe vers le haut...
C'est donc devant cette authentique pierre de cathédrale et devant une foule respectueuse que Gustavo Kahn a prononcé un discours sur le culte des grands artistes du monde, parmi lesquels, dit-il, Baudelaire occupe une place éminente. M. Valmy Baysse parla ensuite de l'influence grandissante de Baudelaire sur les littératures étrangères.
Des dames d’une part et un artiste de la Comédie française et de l'Odéon, d'autre part, ont récité des vers du poète, entonnant ainsi la scène d'une ineffable teinte humaine et vivante et lui communiquant une simplicité de transe naturelle et libre, dépouillée de toute guilde ou air de chapelle.
La voix contralto d'un artiste disait « L'étranger ». Un autre récita avec une onction vraiment émouvante : «L'Invitation au voyage» M. Alexandre donna une suprême déclamation de «La Danse des macabres», et M. Lambert une autre non moins captivante de «La Mort des amants».
Le groupe de la postérité se disloqua du côté de la statue "Souvenir". Entre les avenues défeuillées, le vent resta chantant, à deux silences, son silence. Mundial n° 421 6 juillet 1928