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Vie de La Brochure
29 juillet 2022

Avec Vallejo à Paris alors qu’il pleut

Avec Vallejo à Paris alors qu’il pleut

Baquero, Gastón, 1918-1997

 

BLOQUÉ SOUS UN POÈME de Vallejo, j'entends passer le tonnerre et les éclairs.

"Il y a du chahut au paradis", lance impassible l'Indien acculé dans une ruelle de Paris. Furieuse, l'eau gronde sur le toit bouclier du poème. Prête-moi Abraham, je lui dis, un parapluie, un morceau de nuage sec comme le chuño enfoui dans la neige. J'en ai marre de ne pas comprendre le monde, d'être le paratonnerre de la souffrance, du front aux talons.

Quelqu'un doit me prêter une main qui est comme un tunnel où à la fin il n'y a pas de cimetière. Dis-moi Abraham comment il parvient à donner naissance au poème qu'est ruana forte de l’indien, et en même temps c'est un homme devant un poème de boulanger, un poème de maquereau.

Je me réfugie, je me cloître, je me faufile ami Abraham dans ce parapet d'un poème à toi où tu peux attendre, là-haut, le passage de la faim qui va dans le monde pour manger les gens de camiprieta, pour dévorer les pauvres et les plus pauvres, demandecent milles pauvres frissonnant de faim .

Écoute, Abraham, appelé César du nom d'un empereur en robe noire et couronne d'épines, comment fais-tu pour traiter tes poèmes, s'il ne cesse de pleuvoir la misère humaine, et que tous les talons de nos vieilles chaussures sont tordus, et que l'eau ruisselle impitoyable sur les correctifs du poncho ?

(Et ça me fait rire que tu utilises le nom d'un impérialiste romain. Tu devrais t'appeler Abel ou Adam pour toujours, mais Abraham va bien : ta mamacita t'a appelé Abrancito et t'a dit, mon garçon, ne pense pas trop, que penser ne sert à rien pour les pauvres, pas du tout, penser c'est souffrir davantage.

Ecoute ce que je te dis, Abraham :

J'ai tellement faim à Paris que je vais au Louvre manger du pain et des faisans d'une nature morte hollandaise. J'arrache une chope de bière à un homme de Franz Hals et je fais le plein d'écume. Je sors du musée en m'essuyant le museau d'un poing fermé et je dis, quand cessera-t-il de pleuvoir dans ce monde, quand plus aucune pierre ne rebondira sur le toit des pauvres, et pleuvra-t-il du maïs au lieu de deuils ? Et j'attrape la canne de Chaplin, je remonte le col de ma veste et je pars à la recherche d'un refuge, d'un abri où arrêter le reste de mes pleurs.

Je m'assieds pour marcher dans la tristesse et je viens ici chez mon ami prévoyant emprunter une paillasse pour m'allonger, pour dormir; laisse-moi pour un siècle pas plus un de tes poèmes, graine testiculaire, poème anti-faim, poème anti-haine de Vallejo, donne-moi un cri étouffé par peur du geôlier, un cri en quechua ou en mandingue mais avec un toit et un sol où se coucher pour mourir, dis-je, pour dormir, je me contredis, je me recroqueville, je m'accroupis, je redeviens fœtus dans le ventre de ma mère; je m'emmitoufle et j'entends sa grogne andine sanglotante : à Paris il lui manque un Aconcagua pour les pièces, et il va pleuvoir sur la face même de Dieu, la souffrance de tous les humains.

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