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Vie de La Brochure
12 août 2022

Poésie et capitalisme de la séduction

Que mes amis poètes d’aujourd’hui ne m’en veuillent pas trop (j’en ai édité trois) mais je considère que leur art est devenu marginal. Après la grande génération des Prévert, Aragon, Tzara Queneau et j’en passe nous avons eu droit aux chanteurs reprenant leurs vers mais même Jean-Pierre Siméon n’est pas la figure majeure des arts d’aujourd’hui. A un moment, après les années 50, des écrivains ont cru que le roman allait disparaître mais le roman est plus que jamais présent. La poésie non !

Ce qui est vrai pour la France l’est aussi, avec retard certes , pour l’Espagne et tant d’autres pays.

Cette question du repli de la poésie dans les interstices de la société, m’obsède depuis longtemps sans que je puisse me l’expliquer mais à présent à force de fréquenter César Vallejo le phénomène me devient plus clair.

L’effort du poète a consisté à transformer son intimité en universel. L’amour qu’il a pu ressentir est devenu l’amour que nous tous nous pouvons ressentir, la liberté qu’il a prise, celle qu’il nous faut prendre etc.

Le capitalisme de la séduction, par la globalisation qu’il impose au monde, est le porteur par excellence de l’universel, obligeant les hommes à se replier vers eux-mêmes ou pire vers leur communauté !

Voilà que chacun est invité à enfoncer des portes ouvertes pour constater qu’il est habité par plusieurs identités ! Une évidence depuis toujours ! Et quant à la communauté, les grands poètes de la Résistance en France furent les porteurs d’une véritable communauté : la communauté nationale. Alors que les merveilleuses identités seraient multiples, les tristes communautés d’aujourd’hui (religions et leur petite sœur les sectes) seraient des prisons !

La communauté nationale est une communauté par la multiplicité de ses formes et elle peut donc être chantée comme porte d’entrée vers l’universel. L’universel aujourd’hui en est réduit à se défendre d’être l’unique ce qu'il n'est pas !

Il m’est arrivé d’assister, à un débat incroyable entre Félix Castan le défenseur des troubadours inventeur de l’Amour et Michel Clouscard pour qui les troubadours, resitués dans le mode de production féodal, n’étaient rien d’autres que les plus astucieux profiteurs de ce système ! Cet improbable dialogue de sourds avait été rendu possible parce que Claude Sicre grand défenseur de Félix Castan était l’ami de Michel Clouscard dont sa femme à l’époque lui servait de secrétaire !

Est-ce à dire que Clouscard réduisait toute activité à sa dimension économique ? Or, quand on découvre que le capitalisme a pu se révolutionner par la séduction, la question culturelle est bien cruciale mais comme… acteur économique structurant !

 Autant les poètes ont pu dans ce système féodal se faire une place par l’invention d’une position astucieuse, autant dans le capitalisme de la séduction ils n’ont plus de place sociale par dévoiement de l’universel.

Ce capitalisme de la consommation a détourné :

- la défense de la nation en nationalisme

- la vie communautaire en communautarisme

- l’inévitable consommation en consumérisme

- en bref, l’amour en simple marchandise.

 N’est-il pas frappant de constater qu’entre 1920 et 1940 presque tous les grands poètes furent communistes et si beaucoup le restèrent après 1945 (au moins jusqu'en 1956), leur poésie ne pouvait que s’effondrer avec l’effondrement de l’URSS, car prise au piège du capitalisme de la séduction, elle n’avait plus d’universel communisme comme horizon.

 La disparition des poètes en tant qu’acteurs sociaux sur toute la planète est le signe annonciateur de la disparition de l’humanité. Sauf que plus qu’aucun autre poète Vallejo fascine tous les jours davantage les chercheurs de perspectives humaines. Sa position centrale au cœur de deux civilisations, l’Européenne (au sens continental) et l’Américaine (au sens continental), reste manifestement une source efficace de riposte poétique (au sens humain) au système ambiant. Il me reste à poser la question à Michel Clouscard qui je le crains n’a pas eu le plaisir de vivre aux côtés de César Vallejo : qui peut encore être l'agent de la révolution ?.

J-P Damaggio

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