Picasso, Vallejo, 1927
A la mort de vallejo, Picasso réalisa à la demande de Juan Larrea trois dessins du poète. Picasso a-t-il eu connaissance de cet article étrange ?
J-P Damaggio
P.S. Je n'ai pas traduit CUCAÑA car je ne sais pas ce que fait ce mot en titre.
PICASSO OU LA CUCAÑA DU HÉROS
Paris, avril 1927
Avant de rencontrer personnellement Picasso, on m'avait dit qu'il était un trafiquant à Camelot, un séducteur d'imprudents, un talent myriapode pour tous les enculés. Jean Cocteau m'avait dit en se signant :
- Un Russe est apparu un jour pendu dans son atelier de Montmartre...
Decrefft se référait à lui, alors qu'il me sculptait la tête dans le granit :
- Picasso doit beaucoup de morts.
Il y a quelques semaines, Francisco Carco :
- Picasso… avant tout, je le mentionne un après-dîner avec les Apaches les plus illustres de mes romans. M. Fortunat Strowski, professeur de littérature polonaise à la Sorbonne, peut en témoigner...
Par contre, j'ai eu connaissance de deux ou trois photographies de l'homme, comme celles qui figurent dans les études publiées sur le chef du cubisme, par Pierre Reverdy, Maurice Raynal et Jean Cocteau, où avec la mèche insultante de cheveux, venant d'après son récit sur le front, qui n'est pas une bonne mèche : pour Maurice Barrés c’est la mèche de la tête du taureau syrien. Déjà Don Ramón María del Valle Inclán, marquis de Bradomín et colonel général des armées des terres chaudes, en quittant la maison de Barrés, s'est exclamé: "On dirait un corbeau mouillé..." Et tout cela à cause de cette mèche de cheveux insultante.
Decrefft m'a ensuite présenté Picasso, devant la galerie Rosenberg, où l'artiste venait de faire une petite exposition de ses toiles. Picasso était avec sa femme, une Russe fatale et monoplane, une danseuse qui danse encore, avec qui il s'est marié en Italie, à la suite de la première représentation de Parade, une œuvre décorée par Picasso et jouée par le groupe d'artistes dont la belle danseuse faisait partie. Picasso, quand je l'ai vu, portait un chapeau melon et son visage, un peu cynique, et un autre un peu serré dans le frottement pascalien d'un dompteur de cirque, bien rasé, m'a fait mal au cœur. Parce que ? A cause de son geste strié de saltimbanque tragique ? A cause des pommettes du héros, qui ont dû voir de côté le rêve de ses vastes rétines ? Lorsque la tête a été découverte, la mèche de cheveux est apparue, comme si elle était collée au front. Le couple - le peintre et la danseuse - s'éloigna de nous, souriant, courtois, les deux de taille moyenne, peut-être petite, elle en bleu et lui très vite, avec sa démarche de marchand de bois, qui oubliait son portefeuille sur le télégraphe.
Mais Picasso a tiré du néant, comme dans la création catholique du monde, les meilleurs dessins qu'aucun artiste n’ait dessinés au monde. Leur valeur, leur charme indéfectible, viennent de leur simplicité glaçante. Picasso dessine d'une main si maladroite et tremblante d'innocence, que ses courbes ressemblent à des lignes tracées par un enfant absurde, dans de parfaits exercices d'école. Jusqu'à Picasso, il n'y avait pas de ligne courbe. Il a cassé la ligne rapide, pour la première fois. Et dans cette brisure repose la charnière fonctionnelle et arlequin, de son esthétique.
Multiple, classique, soviétique, romantique, païen, "primitif, moderne, simple et compliqué". Picasso disait dans ses années de hoquets à la corde, dans ses matchs en sueur quand il débutait : "Respectable public, quand une toile ne suffit pas à tracer un portrait, il faut peindre les jambes à part, à côté du corps... j’ai dit, messieurs.»
Celui qui a créé une œuvre aussi multiple et impérissable est libre de vivre, s'il lui plaît, assis sur le propre nez de Minerva, la faisant hurler dans les agoras et les marchés. Le génie a toujours pris la morale par la queue. César Vallejo
(Variétés, n° 1003, 21 mai 1927)
