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Vie de La Brochure
3 septembre 2022

Les immigrés en 1984

 

Rancière

Les immigrés sont devenus des immigrants : finie la « noria » des hommes qui venaient travailler quelques années dans les industries de l’Europe du Nord, bientôt relayés par d’autres qui prenaient à leur tour la charge de subvenir aux besoins de la famille en s’expatriant.

Françoise Gaspard et Claude Servan-Schreiber La fin des immigrés Le Seuil, 213 p.

 Les familles sont venues, ou bien se sont faites, ici, en France. L’idée du retour au pays n’est plus qu’un rêve que ne partagent ni les enfants, élevés ici, ni les femmes tentées par les possibilités d’émancipation qu’offrent les sociétés occidentales. Retour que ne souhaitent pas plus les gouvernements des pays d’origine, quoi qu’ils en disent : l’accueil de ces travailleurs créerait des difficultés insurmontables au plan économique et un risque politique non négligeable. Les immigrés dans leur immense majorité ne rentreront pas « chez eux », c’est ce que les Français doivent savoir et accepter. Tel est le sens d’un titre qui intriguerait si la personnalité des deux auteurs ne nous rassurait d’emblée sur le sens général de leur propos.

 Violence verbale violence physique

La violence verbale contre les immigrés qui a marqué la campagne pour les élections municipales de mars 1983, la violence physique qui, chaque été fait des victimes parmi les jeunes maghrébins des cités dortoirs des banlieues (35 assassinats ou tentatives d’assassinat recensés par Radio Beurs entre le 1er janvier et le 1er septembre 1983), ont amené Françoise Gaspard et Claude Servan-Schreiber à rédiger cet ouvrage d’information et de combat. Informer d’abord, répondre avec des arguments précis, des faits, des chiffres aux discours anti-immigrés et racistes les plus courants.

Les auteurs rappellent que la prospérité des années 1945-75 s’est construite avec le travail des immigrés, mais qu’au delà de la dette morale, l’égoïsme national trouve toujours son compte à la présence des immigrés : parce qu’ils sont concentrés dans les secteurs de base de la production, leur départ désorganiserait la vie économique du pays sans pour autant libérer le type de travail que souhaitent les « bons Français » qui revendiquent des emplois moins durs, mieux payés, plus valorisants que ceux d’OS ou manœuvre.

Le livre s’emploie aussi à détruire les légendes tenaces sur le coût que représenteraient les travailleurs immigrés pour le système d’assurances sociales. Non seulement ceux-ci paient leur part des cotisations, mais ils consomment moins de prestations que les assurés de nationalité française et leurs contributions au financement des allocations familiales ont été longtemps reversées aux familles françaises ; encore aujourd’hui les immigrés n’en reçoivent qu’une partie par l’intermédiaire du FAS...

S’il est possible de contribuer à renverser la tendance xénophobe et raciste qui se développe dans le pays par des arguments rationnels, les éléments que fournissent F. Gaspard et C. Servan-Schreiber sont incontestablement utiles et nécessaires. Mais on peut se demander s’ils sont suffisants.

 Se débarrasser des immigrés par les "dégraissages"

En ce qui concerne les problèmes d’emploi, les réalités évoluent vite : déjà il n’est plus question de libérer des emplois en renvoyant des immigrés, mais simplement de préserver l’emploi des Français non chômeurs. Quand la restructuration industrielle passe d’abord par des «dégraissages», quoi de plus simple que de se débarrasser des immigrés, en feignant de croire, si l’on a mauvaise conscience, que ce sont eux qui souhaitent repartir ? Accepter la présence des immigrés, c’est aussi prendre position sur la façon dont patronat et gouvernement mènent les restructurations. Or, il y avait plus de Français pour soutenir la marche des Beurs que pour participer à la manifestation des grévistes de Talbot. 

La haine contre les immigrés, le racisme quotidien, c’est aussi à l’école et dans les cités qu’on les rencontre. Françoise Gaspard et Claude Servan- Schreiber montrent bien que si des problèmes réels se posent, c’est en termes de classes qu’il faut les appréhender. Conditions de logement déplorables — beaucoup a déjà été dit sur l’inconfort et l’inhumanité des nouvelles zones urbanisées construites à la hâte dans les années cinquante et soixante — écoles inadaptées, enseignants mal préparés à accueillir des enfants de langue et de culture multiples : les handicaps s’accumulent. Plus on est pauvre, plus on est pénalisé, plus on suscite l’hostilité de ceux qui essaient d’échapper à la spirale de la misère et que menace la présence des plus défavorisés.

Les auteurs font aussi justice du pseudo concept de « seuil de tolérance ». Quand les conditions matérielles sont convenables, il n’y a pas de limite aux possibilités de cohabitation de communautés différentes. La campagne raciste orchestrée par la droite et l’extrême-droite trouve d’ailleurs des échos dans des zones où la présence des immigrés est très limitée, comme elle peut échouer dans les zones où ils sont nombreux. La droite a un projet politique global, qu’elle essaie de faire accepter en utilisant les réactions xénophobes des Français. La gauche n’a pas toujours su résister à la tentation de flatter les mêmes tendances pour gagner ou conserver un électorat mouvant. Mauvais calcul que dénoncent sans complaisance excessive Françoise Gaspard et Claude Servan-Schreiber, qui relèvent les nombreux pas de clerc des membres du gouvernement et se prononcent pour qu’un débat national ait lieu sur la question du droit de vote, au moins local, pour les immigrés. Puisque la France n’a pas su, en temps voulu, accueillir, comme les Etats- Unis, des immigrants, mais qu’elle n’a voulu que des immigrés temporaires, il lui faut inventer des formes nouvelles pour qu’accèdent à la citoyenneté ces «étrangers» qui par ailleurs permettent d’enrayer le déclin démographique tant redouté et qui contribuent à créer en France une nouvelle société.

 Un climat idéologique insupportable

Plaidoyer convaincant, réaliste, qui ne joue pas sur la corde morale ou sentimentale et ne nie pas la réalité. La Fin des immigrés est sans conteste un livre utile pour tous ceux qui souhaitent s’armer de faits et de références clairs pour combattre la montée en France d’un racisme qui constitue déjà une menace physique grave pour certains et qui crée peu à peu un climat idéologique insupportable pour tous ceux qui accordent aux droits de l’homme une certaine valeur dans la société même où ils vivent et pas seulement dans des pays lointains où ils sont menacés.

Sa portée est limitée par le parti-pris de ne considérer qu’une situation figée, fermée : les immigrés installés en France doivent pouvoir y vivre en toute sécurité, certes, mais les autres ? Ceux qui aspirent à y venir et peuvent courir pour cela les plus grands dangers ? La question de l’immigration c’est aussi celle que posent ces Africains qu’un capitaine de bateau grec a jetés à la mer. Pour sauver sa richesse et son mode de vie, l’Occident se barricade de tous côtés et l’on sait bien aussi qu’il ne peut accueillir tous ceux que la faim et la misère poussent à quitter les pays pauvres. Comment ne pas poser le problème des relations entre pays riches et pays pauvres, comment ne pas poser la question de la domination des premiers sur les seconds ? Comment parler de l’immigration sans envisager les problèmes du développement au niveau planétaire ?

Si ces problèmes ne sont pas posés, les Beurs pourront eux aussi devenir des « beaufs », ce qui sera le critère d’une intégration réussie. C’est la conclusion ironique de Françoise Gaspard et Claude Servan-Schreiber. Qui peut souhaiter un tel avenir ?

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