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Vie de La Brochure
7 octobre 2022

La Camille Caudel d'Anne Delbée

Camille Claudel

En 1988 sort un film marquant sur Camille Claudel mais pas celui dont rêvait Anne Delbée qui, la première, par un livre tout aussi marquant avait sortie l'artiste du néant en 1982. JP D

L’Humanité Dimanche 16 décembre 1988

Camille CLAUDEL dérange une certaine partie de la société. Cette artiste fantasque, fragile, démunie de moyens suffisants pour vivre de son art, praticienne et modèle de Rodin, plonge dans des crises de désespoir profond. Elle décide d'en finir avec la dualité Rodin-Camille, tant dans son art que dans sa vie personnelle, et de reprendre son identité propre. Vivant seule dans son atelier, dépourvue de commandes, elle tombe de plus en plus souvent dans ces crises et connaît la misère. Le conseil de famille la fait alors interner comme folle. Folle, Camille Claudel ? «Camille Claudel est surtout dangereuse, raconte Anne Delbée. Elle veut vivre d'un métier pratiquement interdit aux femmes. Pourquoi la bourgeoisie a-t-elle intérêt à en donner cette image ? A dire : elle était géniale mais folle ? Parce que c'est une femme qui ne cède pas sur sa conviction. On oserait penser à l'obstination de Mandela aujourd'hui : à un moment de sa vie. Il est impossible de céder. El pour désespérer ceux qui seraient tentés de devenir des artistes, les enfermer dans la folie est encore ce qui est le plus efficace. Ainsi ne soulève-t-on jamais, ni jadis ni maintenant, l'idée que vivre de son art, quand on est encore vivant, est presque une gageure. Les artistes sont pourtant des travailleurs. L'histoire de Camille Claudel est éclairante : c'est la mise en scène d'un scandale, ce dont ce système a besoin pour son profit. »

Lorsque le livre d'Anne Delbée (actuellement disponible en livre de poche) sort, il connaît immédiatement une forte diffusion. Tiré à800.000 exemplaires, traduit en une dizaine de langues, il donne une version de l'histoire qui ne plaît pas à la famille qui, pourtant, avait mis à la dis- position de l'écrivain de nombreux documents. Mais Anne s'interdit une chose : affirmer que Camille a été folle. «Je n'ai pas tout publié de ce qu'on m’a confié, précise Anne Delbée. Par pudeur. Quelque temps après, ce sont eux qui l'ont fait. C'est leur affaire. Mais après la publication de mon livre, on a tenté de m'empêcher de passer chez Bernard Pivot et ils m'ont retiré les droits de monter les pièces de Paul Claudel que j'aime. C'est amusant, non ? Cela le serait s'il n'y avait pas derrière tout cela une vie gâchée, celle de Camille. Je suis contente d'avoir été la première à offrir au grand public, qui s'en est emparé, l'histoire de Camille Claudel. Elle pose des problèmes non résolus. Qu'est-ce qui fait la célébrité ? Et l'histoire de Camille va-t-elle faire parler de la sculpture, du travail des sculpteurs ? »

Anne Delbée rêvait depuis longtemps de réaliser un film sur le cas de Camille Claudel. Aussi, dès qu’Isabelle Adjani n’a plus été présidente de la Commission d’avances sur recettes, elle propose son projet de scénario, réflexion sur l’art et le silence de Camille. Elle demande à Jean Marais, qui accepte aussitôt, d’en être le cœur. Cependant, Anne Delbée découvre que dans ce domaine, également, il n’est guère facile d’être soutenue, reconnue. « Lorsque vous proposez un scénario, il faut d’abord avoir le parrainage d'un producteur pour obtenir l'avance sur recettes. Mais les subtilités de la Commission d’avances sur recettes sont kafkaïennes : si le budget de votre film est trop faible, on vous répond que votre film n'est pas viable. Si le budget est jugé confortable, vous ne pouvez toucher l’avance sur recettes que lorsque vous justifiez des autres fonds. Vous faites appel à des prêteurs qui se demandent comment rentrer dans leurs frais avant de s'engager. Et quand j’en ai approché quelques uns, toutes les entreprises avaient versé pour l’autre film. Comment voulez-vous, dans ces conditions, que le cinéma puisse vivre ? Les aides de la Commission sont allées, pour la plus grande partie, à ce film. Je raconte cela sans aigreur, car c'est exemplaire du fonctionnement pernicieux actuel. Personnellement, j’ai eu la chance de pouvoir discuter avec les responsables, car j’avais derrière moi le succès de mon livre et, de plus, je n'attends pas après cela pour exister. »

Opiniâtre, Anne Delbée ne renonce pas. Elle a un allié dans sa volonté de réaliser une «Camille Claudel» : Jean Marais qui, loin de toutes polémiques, grande figure de la scène depuis cinquante ans, déclare : «Nous avons l'éternité devant nous pour faire ce film ! », se dit prêt à incarner Rodin. «Je n'ai pas cessé de dire qu'il fallait la diversité en art », affirme Anne Delbée. «Au cinéma comme ailleurs. La vision de Camille Claudel soulève des réflexions qui appellent une confrontation. Camille ne m'appartient pas et tout le monde a le droit de faire un film. Moi aussi, j'espère ! »

Scandaleuse jadis parce qu’elle vécut librement, Camille Claudel avive les passions. Elle restera trente ans internée, suppliant d’être libérée. Un beau film et un beau livre existent, contradictoires, qui nourrissent une réflexion sur l’art, sur le comportement des uns et des autres, celui de Claudel, de Rodin. Entre ces deux hommes, et sa mère qui l’abandonne, Camille a occupé l’étroit chemin qui fut le sien. Peu de destins ouvrent à ce point sur des problèmes contemporains pour se suffire d’un regard. L’histoire sociale et politique des femmes de l’époque permettait-elle à Camille Claudel une autre issue ?

Monique Houssin

Commentaires
B
Ma première rencontre avec Camille Claudel grâce au livre d Anne Delbee, j ai eu la chance de voir aussi la pièce de théâtre tirée du livre plus proche que le film sûrement
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