Patrick Tort, les USA et les religions (2)
Dans son ultime chapitre sur les technologies de la suggestion, Patrick Tort fait un parallèle entre la montée en puissance de telles technologies au fur et à mesure que les croyances religieuses étaient en mutation. Je reprends son paragraphe :
« L’effort des classes dominantes pour tenir l’intelligence et la lucidité critique à l’écart des foules devint dès lors le moteur d’une véritable industrie. Il consista longtemps à se fier aux plus anciennes recettes, et à laisser œuvrer dans ce sens les convictions surannées inspirées par le monothéisme judéo-chrétien, qui valorise et justifie le travail comme rachat d’une faute originelle, loue l’obéissance et fait espérer dans l’au-delà sa récompense éternelle. Mais l’affaiblissement généralisé de la croyance religieuse et de l’influence des Eglises sous le double effet de l’autonomisation de la connaissance scientifique, de l’avènement des sciences sociales et de l’essor de la pensée de Marx - incluant sa critique de la religion comme « opium du peuple » et forme matricielle de toute idéologie dominante - rendit progressivement obsolète la confiance que pouvaient avoir les patrons capitalistes dans le garde-fou des prêches et des cléricatures. La croissance, au sein de la classe ouvrière, d’une éthique laïque de la solidarité qui ne devait rien aux valeurs chrétiennes tout en les incarnant d’une manière exemplaire rendait plausible aux yeux des dominants l’éventualité d’une révolution sociale dont l’aspect moral ne pouvait plus être méconnu ni négligé. Non seulement la classe des exploités apparaissait comme susceptible de répondre à la coercition par la révolution, mais elle pouvait désormais justifier sa lutte au nom d’un principe de justice et d’humanité conforme à l’esprit de l’Evangile, ce dont témoigne depuis la fin du XIXe siècle l’émergence confirmée d’un «christianisme social» en quête d’une dimension et d’une efficacité œcuméniques. Les valeurs du christianisme dominant étaient non seulement ébranlées dans leur fonction politique antérieure d’outil d’assujettissement, mais devenaient capables, envisagées d’un point de vue strictement éthique, de changer de camp. La classe ouvrière (à rebours de l’image régressive et animalisante qu’en donnait la psychologie sociale de Le Bon) non seulement devenait moins vulnérable en se montrant solidaire, consciente et coordonnée, mais était en train de conquérir le soutien moral de ceux qui entendaient distinguer la parole pure du Nouveau Testament des compromissions politiques des Églises, et restituer la vie chrétienne à son véritable sens en portant ses valeurs épurées de justice et de fraternité sur le terrain de la revendication sociale en les retirant au subterfuge compensatoire de la seule charité individuelle. »
Patrick Tort s’est penché d’une manière minutieuse sur la nature fondamentalement politique de la religion mais le portrait qu’il fait de son évolution correspond à l’Europe et à l’Amérique latine mais pas au cas des USA. C’est d’ailleurs un point aveugle chez Clouscard cité dans l’article précédent. Et je ne l’écris pas parce qu’un président des USA jure sur la Bible au moment de son investiture mais parce qu’aux USA la religion est un acte du quotidien.
Qu’elle ne fut pas ma surprise de découvrir en 1973, que chaque matin, les enfants dans les classes, la main droite sur le cœur, prononcent le serment d'allégeance au drapeau. Par la suite j’ai découvert que Franklin Roosevelt, craignant une exploitation des photos du «salut de Bellamy» par les fascistes (car il était le même !) dans un but de propagande, a décidé, en 1942, de le remplacer par la main sur le cœur. Et pas de surprise si Donald Trump a demandé aux présents du meeting d’Orlando de lui jurer de voter pour lui aux primaires... avec le salut hitlérien. Ce serment d’allégeance est aussi un signe de fidélité à Dieu.
Mais plus surprenant encore. Pour entrer dans un hôpital en 1975 il fallait remplir un questionnaire ce dont j’ai pu m’acquitter facilement jusqu’à la rubrique religion. La liste était longue mais il manquait une case pour celui qui n’avait pas de religion ! J’ai essayé d’expliquer le problème mais mon anglais n’étant pas à la hauteur, j’ai fini par mettre une croix dans n’importe quelle case !
En fait, contrairement à ce qu’écrit Patrick Tort, les technologies de la suggestion vont s’imposer non pour combler un vide laissé par le recul des autorités religieuses, mais en s’appuyant sur les habitudes de telles autorités, si bien qu’elles ne furent pas en reste pour prêcher par le moyen de la télévision.
Au bilan Patrick Tort reprend la même idée :
« Pour parvenir à cette fin qui est, au minimum, celle de persévérer dans son être, le capitalisme moderne dispose de moyens de plus en plus nombreux et sophistiqués. Conscients du fait que les anciennes injonctions théologiques ont perdu l’essentiel de leur capacité originelle de persuasion et de contrainte, la classe des possédants et les pouvoirs qui la représentent ont compris que la conception du travail comme expiation temporelle conditionnant l’accès aux récompenses éternelles a fait long feu. Pour que de nouvelles formes de l’aliénation soient volontairement acceptées dans une société qui s’est sensiblement éloignée des illusions religieuses et de l’autorité des Eglises, il fallait donc que châtiments et récompenses devinssent temporels, c’est-à-dire intégrés à la réalité et à la durée de la vie. »
Dans le cadre des USA il n’y a pas contradiction entre le fait d’intégrer à la réalité et à la durée de la vie le sens du travail, et la position religieuse, car celle-ci a beaucoup plus célébré la vie, que le lendemain de la mort. Les cimetières n’y expriment pas comme en France la réalité des classes sociales.
En conclusion, je partage totalement le rôle que jouent, pour Patrick Tort, les technologies de la suggestion, dans la mise en place du totalitarisme de la séduction, mais sans passer par les mêmes cases.
J-P Damaggio