1947 Marcel Thourel dans le Tarn
Après Pérec je suis toujours dans les livres et je retombe sur celui-ci de Thourel (plus de 50 euros sur internet !). Je retrouve la dédicace émouvante, la liste des souscripteurs qui constituent une belle famille sur Montauban et je retiens ce passage du bouquiniste dans le Tarn. Je rappelle juste qu'en 1945 l'ouvrier boulanger qu'il avait été avant la guerre a décidé, avec rien, de devenir bouquiniste et grâce à Dominique Porté dont la thèse est sur internet on a ce beau témoignage. Jean-Paul Damaggio
P.S. Sur la photo on a l'outil qu'il avait inventé au début mais ce n'est pas lui qui est sur la photo
Texte de Marcel Thourel
[nous sommes en 1947 et Marcel tente une nouvelle expérience]
Mon choix s’était porté sur le département du Tarn, en raison de la proximité, mais surtout parce qu’il comptait quelques grandes villes importantes susceptibles de fournir une clientèle potentielle. Enfin la chance voulait que les marchés hebdomadaires de ces villes se suivent sans interruption sur quatre jours de la semaine. Nous quittions Montauban le jeudi matin pour nous installer pour ja journée sur le marché de Graulhet, ville de 14 000 habitants dont la mégisserie constitue l’activité essentielle. Une clientèle intéressante. de nombreux livres donnés en location pour la semaine, et d'autres clients, fonctionnaires ou cadres, prenant plaisir à venir bouquiner en achetant au hasard de leur découverte. Je me souviens d'un poète, dont l’œuvre révélait un certain talent, qui ne manquait jamais notre passage dans sa ville. Autre particularité de cette ville, une étrange odeur, conséquence de son industrie, qui, certains jours, était assez désagréable, mais de laquelle les indigènes semblaient s’accommoder.
Nous quittions Graulhet à la fin du marché, vers 17 heures, pour rejoindre Carmaux. Nous passions la soirée et la nuit à une dizaine de kilomètres de cette ville, sur un emplacement aménagé en bordure de la route. A la bonne saison, nous préparions le repas sur place, composé essentiellement de conserves, mises à réchauffer au bain-marie dans l’eau retirée du radiateur.
Le matin, de bonne heure, nous nous installions à notre emplacement habituel sur la place Jean-Jaurès. Le bassin minier étant à ce moment en pleine exploitation, nous faisions dans cette ville de bonnes recettes. Si je n’ai acheté qu’une seule bibliothèque, d’un contenu moyen, dans les environs, par contre, mon passage à Carmaux m’a permis de connaître un homme de grande érudition : Monsieur Naves, avec qui je suis resté très longtemps en relation. Autre conséquence des relations établies : bien des années après, j’ai pu acquérir les archives du conventionnel J.-P. Pezous qui figurèrent pendant un temps en annexe de mes catalogues. Le soir, nous prenions la route de Castres où nous campions, dans les mêmes conditions que la veille, aux approches de cette ville industrielle aussi importante, sinon plus, que le chef-lieu du département.
Nous placions notre « bibliobus » sur la place Carnot. Très bon emplacement visible de loin, de nombreux et fidèles clients, en particulier un prêtre de la région, très populaire dans le monde du rugby. Le soir, repas au restaurant sur une placette où nous passions la nuit dans le camion.
Le dimanche matin, nous prenions place sur le large trottoir devant une banque de Mazamet.
Cité de 15 000 habitants considérée comme le centre mondial du délainage, ville riche qui, disait-on, était la deuxième après Paris pour le volume de son chiffre d’affaires. Mais était-ce vrai ou exagéré ? Tant il est vrai qu’on a l’habitude de « ne prêter qu’aux riches ».
A cette époque, l’argent ne semblait pas manquer, les livres non plus. Outre les bonnes recettes, d'excellentes relations entretenues par la suite me permirent, ici comme ailleurs, grâce à notre passage régulier pendant deux années, de glaner pas mal de livres et quelques bonnes bibliothèques sur l’ensemble du département. Je ne citerai pour mémoire que l’acquisition, dans le Tarn, de la collection complète de L’ami du peuple de Marat, dans sa reliure d’époque. Nul doute que si l’ami Michel Bernstein (dont il sera question plus loin) lit ces lignes, elles lui rappelleront quelques souvenirs heureux.
Rentré à Montauban, il ne me restait que les trois premiers jours de la semaine pour m’occuper du reste de mes affaires, notamment de mes catalogues de publication mensuelle, et recevoir des clients au local commercial aménagé, rue de la Comédie. Ne pouvant tout mener de front, malgré un travail harassant de 12 à 14 heures par jour, je dus rapidement procéder à un allégement.

