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Vie de La Brochure
9 décembre 2022

1977 : Claude Marti sur un journal communiste

Marti

Le PCF n’a pas apprécié la montée des luttes pour l’IVG ou pour la revendication régionaliste car elles détournaient du cœur même de la lutte des classes, la bataille économique (la nature des questions est symbolique). Puis il a dû évoluer en prenant le train en marche sans analyse sérieuse, donc de manière artificielle en 1977-1980. Tout comme il fut autogestionnaire à ce moment-là ! Pour ma part, j’ai contribué à la venue de Claude Marti à Monclar de Quercy en 1979 pour soutenir une campagne électorale du PCF. Ou la venue de Jacmelina et Calvet à Nègrepelisse pour les mêmes raisons. J’avais la fibre régionaliste mais plutôt que de suivre avec retard le mouvement, il aurait été possible d’apporter une lumière originale. J-P Damaggio

 Avant-Garde journal de la Jeunesse communiste mai 1977

San Sébastian — voix des pays de France. La nuit du 16 avril 1977 restera une date dans l’histoire du pays basque espagnol. La fête. La fête jusqu’au petit matin. Toute la nuit des artistes des minorités espagnoles, françaises, galloises et flamandes se sont succédés, solidaires du peuple basque. 15 000 Basques dans le vélodrome chantent, dansent, crient leur autonomie. Parfois des lumières par milliers jaillissent dans un silence impressionnant parce qu’on leur chante leurs prisonniers et leurs morts. Un occitan, Marti, et un alsacien, Roger Siffer (il passe à la fête d’Avant-Garde) sont là. Ils font un véritable tabac. Dans un coin du vélodrome, en pleine nuit nous avons enfin trouvé un moment pour discuter. Ce sont deux artistes qui donnent leur point de vue sur le combat qu’ils mènent pour une identité régionale.

Ça ne vous semble pas un peu contradictoire de vivre en France et de chanter dans une langue étrangère ?

SIFFER. Contradictoire... je ne suis pas français, non, enfin la réalité c’est que mon pays, l’Alsace, appartient à la France. Mais ma langue maternelle n’est pas le français c’est l’alsacien. D’autre part, je ne bois pas, je ne mange pas, je ne construis pas ma maison comme un français et ça c'est facile à vérifier. Mais ça ne me dérange pas d’habiter en France.

MARTI. Enfin, moi, je serais un petit peu moins radical que toi. Je considère vraiment qu’il est possible d’être occitan et français, dans une démocratie véritable. D’ailleurs, l’I.E.O. (c’est l’Institut d’Etudes Occitanes, précise-t-il devant nos visages ignorants) demande la reconnaissance de l’occitan comme une des langues à option nationale française.

Oui, mais chanter dans une langue régionale, donc la perpétuer est-il vraiment facteur de progrès. N’est-ce pas plutôt se rattacher à un passé révolu, à une histoire dépassée ?

SIFFER. En Alsace. 70% des gens parlent alsacien entre eux. Des statistiques récentes viennent encore de le démontrer. Chanter en alsacien, c’est le seul moyen d'avoir un contact populaire avec les gens. Ce n'est pas par hasard que les chanteurs allemands ont plus de succès que les chanteurs français. En Alsace, on achète Mireille Mathieu et Sheila dans la version allemande.

(Marti, en aparté: vous perdez beaucoup, j’en conviens !).

Je revendique le droit à une culture, à un mode de vie différent. Par le biais de la langue j’exprime cette revendication. Si je fais beaucoup de chansons sur les Gitans c’est parce qu’à l’intérieur de la minorité, il y a aussi des problèmes de minorité. Le problème se situe à un niveau culturel mais aussi individuel.

MARTI. Moi je dirais que nous avons deux cultures. A mon avis il ne faut en renier aucune. La culture d’état, la culture nationale, c’est la culture française. Ma culture natale, c’est la culture occitane. Ne serait-ce que parce que ma mère quand j’étais petit et qu'elle me tenait par la main, parlait occitan. Depuis la monarchie on ne veut nous faire parler qu’une seule langue, le français. Si la langue d’oc s’est conservée c’est grâce au peuple occitan: les mineurs, les pêcheurs, les ouvriers. Personnellement, j’ai fait un choix de progrès et je trouve naturel de chanter les problèmes de la vigne en langue d’oc. Je crois à l’unité nationale dans le droit à la différence.

Dans le même temps où vous vous battez pour conserver votre culture régionale, des luttes se mènent dans quatre régions pour y sauvegarder l’emploi et éviter qu’elles deviennent des déserts répondant ainsi négativement à Barre expliquant, avant les municipales, le chômage des jeunes par leur refus de se déplacer. Comment vivez-vous ces deux combats ?

SIFFER. L’Alsace est sur-industrialisée, on l’a même surnommée «la petite Ruhr». Peu d’usines ferment. Mais l’acculturation se développe quand même. C’est le résultat d’une orientation politique. En Alsace certains se battent pour une Alsace socialiste. Mais sa construction nécessite avant tout que l’Alsace existe. Sur cette base je suis prêt à faire un bout de chemin avec eux. Mais je crois que le combat pour l’Alsace n’est pas le combat pour la nation alsacienne.

MARTI. Je ne pense pas qu’il faille donner la priorité à la culture ou à l'économie. Les deux s'entremêlent et en Occitanie les gens mènent les deux en même temps. Une culture vit par le peuple qui la fait vivre. Si le peuple s’en va, la culture devient diaphane, sans substance. Depuis un siècle les occitans ont le cœur à gauche. Ils ont montré qu’ils ont espoir dans l’union de la gauche. En attendant ils luttent pour la survie de la région. La jointure entre la culture et le combat économique, c’était l’an dernier quand les viticulteurs se sont soulevés, toute la population manifestait avec eux en brandissant des pancartes : «Volem vivre al pais ».

Que pensez-vous des mouvements qui se cristallisent autour de vous. Ne craignez-vous pas des récupérations chauvines ou nationalistes ?

SIFFER. Les chauvins, ce ne sont pas les plus dangereux. De toute façon, ils mettent le doigt sur un problème. En Alsace il existe un complexe d'infériorité dû à notre germanité. De ce fait nous avons été assez racisés. Par exemple, jamais un produit publicitaire n’est vanté avec l’accent alsacien, alors qu’ils sont souvent vantés avec l’accent occitan. En Alsace, le mouvement est centralisateur d’un espoir: le passage de l’alsacien de l'état de langue privée à celui de langue publique.

MARTI. En Occitanie, c'est la réalité sociale qui a engendré les chanteurs occitans. Le mouvement qui se développe autour de nous n'est pas consécutif à celui des chanteurs occitans. Il représente de toute façon une aspiration vers la justice, vers quelque chose de mieux.

Entretien réalisé par Michel MAVROS

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