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Vie de La Brochure
14 décembre 2022

Encore sur Annie Ernaux

Libération 12 décembre

Le journaliste et producteur de France Culture répond à notre chroniqueur Daniel Schneidermann après son article paru dans «Libé» sur le traitement de la Nobel de littérature à la radio.

Cher Daniel Schneidermann,

Lundi dernier, dans un papier titré «Annie Ernaux, le procès d’Yvetot» (1) vous vous en êtes pris à Alain Finkielkraut, Pierre Assouline et moi-même, trois collaborateurs de France Culture, station rendue «folle», écrit Libé, par notre présence, et pour la seule raison que nous émettons quelques réserves à l’endroit d’Annie Ernaux. Comme si, à nous trois, nous dessinions toute la politique de la station à son endroit, comme si son Nobel n’avait pas été célébré ailleurs, et de multiples fois, sur France Culture.

J’ai droit à la première salve : dans l’introduction d’une émission récente de Signes des Temps consacrée à Salman Rushdie, j’aurais opposé, selon vous, «le seul Nobel légitime, Rushdie, écrivain du cosmopolitisme et de l’identité changeante» à Ernaux, coupable à mes yeux «de n’être sortie de l’enfance à Yvetot que pour s’installer en mère de famille dans le Val-d’Oise, et d’oser faire œuvre d’une vie ordinaire». Autrement dit, mon snobisme cosmopolite n’aurait d’égal que le mépris que je porte aux basses classes enracinées dans la banalité des provinces françaises. C’est me prendre pour un imbécile, et vos lecteurs avec moi.

J’ai dit deux choses dans cette émission, comme quiconque peut s’en rendre compte en écoutant le podcast.

La première est politique à défaut d’être originale : donner le Nobel à un écrivain victime d’une fatwa lancée par les mollahs de Téhéran, à l’heure où les femmes iraniennes se rebellent au prix de leurs vies, et alors que l’écrivain en question vient d’échapper de peu à une tentative de meurtre commanditée par le pouvoir iranien, cela aurait eu un sens; choisir de le donner à une romancière qui défend le port du voile en France, et juge que, lors des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, «quelque chose s’est payé», en a un autre.

La seconde est plus littéraire, vous ne la comprenez pas. Elle a trait à la question des origines. Ce n’est pas le fait de venir d’Yvetot ou de Bombay qui compte, pour un écrivain. L’exploitation littéraire des réalités triviales liées aux origines, indignes d’être couchées sur la page, et qui font honte, n’est pas propre à Ernaux : Faulkner, Roth, Joyce, Edna O’Brien, Proust, et bien d’autres, s’y sont livrés avant elle. Et Rushdie aussi. La question est de savoir comment chacun se positionne vis-à-vis de ces trivialités et ces hontes, et c’est là que l’opposition Rushdie-Ernaux se révèle fructueuse. Là où Rushdie voit dans les origines une source, mais une source à trahir, là où il embrasse la mutation, la non-permanence de l’être, la seule notion de «transfuge de classe» qu’emploie Emaux indique qu’elle vise précisément le contraire. Se vouloir transfuge c’est conserver, dans le changement de place, une permanence de soi. Pour Annie Ernaux, cette part est sociale. Plus elle s’élève socialement et culturellement, plus elle se sent «étrangère à (ses) parents, à (son) milieu» au point de «haïr» tout ce qui la rappelle à leur existence («la boutique, le troquet, la clientèle de minables»), plus cette honte vis-à-vis de ce «monde d’en bas» dont elle vient va la conduire à y rester moralement, et donc politiquement, fidèle. Impossible de s’en abstraire, inconcevable de trahir le noyau de souffrance et de honte dont on provient. C’est la fameuse «honte de la honte» comme elle l’écrit, qui permet en bout de course la fidélité. Là où Rushdie est Protée, Ernaux se veut Antigone. Beaucoup de choses découlent de ces deux positions.

La haine, pour Rushdie, des islamistes qui voient en lui un traître ; et, pour Ernaux, au contraire, cette racialisation de l’origine sociale, qui lui fait dire, par exemple, à Pierre Assouline lui demandant pourquoi elle soutient Mélenchon : «Jusqu’à mon dernier souffle je vengerai ma race.» Il est remarquable que vous citiez cette formule sans y trouver à redire, alors que c’est justement ce que je lui reproche.

Annie Ernaux la reprend dans son discours du Nobel en la justifiant par une référence à Rimbaud - «je suis de race inférieure de toute éternité», tirée d’Une saison en enfer. Elle semble en déduire qu’elle et le poète seraient sur la même «ligne», en quelque sorte, du côté des inférieurs. C’est un double sophisme. Outre que le mot «race» dans un texte de 1873 ne peut être connoté de la même manière dans une phrase de 2022, la façon dont Rimbaud l’emploie n’a rien à voir avec ce qu’Ernaux essaie d’en faire. Rimbaud se voulait barbare. Etre de «race inférieure» avait bien plus à voir, pour lui, avec un processus intérieur de dé-civilisation, et d’ensauvagement - dont on peut penser qu’il n’est pas sans lien avec ses activités de marchand d’esclave par la suite. Rien à voir avec la façon dont Annie Ernaux l’utilise pour faire de ses fidélités un déterminisme racial choisi. C’était le sens des propos de cette émission consacrée à Rushdie qui vous ont paru si fous.

Par MARC WEITZMANN

(1) Titré sur le site de Libé : «Annie Emaux : France Culture est-elle devenue folle ?».

(PS J-P Damaggio : Je n'ai pas cet article de Daniel Schneidermann sinon je l'aurais mis en pièce jointe)

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