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Vie de La Brochure
20 janvier 2023

Jacques Desmarais fils de paysan (5)

Béthanie 3

Béthanie, le canton d’Ely, sa cambrousse, un passage obligé quand on allait le voir. Le Maison à sucre, le basilic, contre vents et marées tenir debout son passé de fils de paysan. Comme tout pays, le Québec a mille formes. La sienne avait nom Cantons de l’Est. Rien à voir avec le Lac St Jean. Et pas davantage avec la Gaspésie. Sa cambrousse était peut-être minoritaire dans l’imagerie québécoise. Et Sherbrooke bien sûr, située au confluent des rivières Magog et Saint-François à environ 130 km à l'est de Montréal et à peu près 50 km au nord de la frontière américaine. Si près des Etats ! Sherbrooke son pôle universitaire.

Comment a-t-on pu inventer le sirop d’érable ? Les merveilles de l’agriculture me laissent toujours rêveur.

Sherbrooke le lieu d’un archevêché catholique. Il me faudra évoquer Jacques et la religion. Béthanie un nom si religieux ! Il écrit : « C'est souvent comme ça : Béthanie (alias Très-Saint-l'Enfant-Jésus-d'Ely, et avant, au 19e, en bas de la grosse côte, autour de la beurrerie de mon grand-père Favreau et le cimetière baptiste, Bethany) passe sous silence. Ce non-dit doit être dû à l'humilité proverbiale de ses habitants! Béthanie qui veut dire la maison du pauvre. Béthanie beach qu'on disait pour rire. Pourtant, Béthanie rêve aussi concrètement de vendange! Sur la carte de la Route des vins de l'Estrie ci-après, le seul point, le seul sans son toponyme, c'est le point blanc... en abscisse entre Saint-Joachin et Valcourt, en ordonnée, en bas de Sainte-Christine! C'est assez pour devenir chauvin! »

Une passion pour le vin qu’au Québec on n’achète pas partout mais dans des magasins autorisés et spécialisés. Venir en France et trouver du vin partout c’était comme un émerveillement.

Mais encore une fois laissons lui commenter la photo que j’ai reprise : « Ce que j'aimerais souligner n'est pas tant l'étable en peine, ni le boulot croche que je finirai par couper, ni non plus la clôture de perches comme un invité du cabaret du soir qui penche, ni le chargeur à foin de mon père que l'on devine à travers les broussailles et les framboisiers sauvages... C'est plutôt au centre de la photo, au loin, le beau pin centenaire toujours présent à ma vue comme un phare, peu importe où je marche dans les prairies avoisinantes et au pied duquel se trouve adossée une pierre tombale.

Comme tous les pays du monde, mon pays les Cantons-de-l'Est recèle des histoires enfouies. Ça n'intéresse pas trop, peut-être, le commun des mortels. Le petit cimetière qui se trouve à la frange de la terre passe complètement inaperçu de nos jours. Aucun panneau de signalisation ne rappelle son existence derrière quelques érables magnifiques et la bordure des cerisiers. On peut encore voir le solage de roches qui soutenait jadis une « mitaine ». Heureusement, Huguette Desmarais a écrit un beau texte qui retrace rapidement l'histoire de ce cimetière et que l'on peut lire sur la page internet de la municipalité de Béthanie sous l'onglet Historique, Patrimoine religieux. Du plus lointain que je me souvienne ce lieu fait partie des parcours libres de mon enfance et de mon imaginaire; j'ai inventé mille histoires au sujet de ces vieilles âmes familières. Il compte onze pierres tombales. Sans méchanceté, ma mère en son temps croyait qu'on y avait enterré des défunts n'ayant pas fait leurs Pâques. Elle se trompait bien sûr. Sur l'une des pierres on peut encore lire un psaume qui m'a fortement intrigué lorsque j'étais gamin et que je me redis parfois pour raviver mon ici-maintenant en sa finitude : « Enseigne-nous à tellement compter nos jours pour que nous puissions en avoir un cœur sage ». Une fois, j'ai googlé le psaume en question et j'ai appris dans une publication en français éditée à New York qu'il s'agit d'un passage de l'office des morts célébré chez les chrétiens de confession baptiste. Il y a deux petites pierres grises et nues d'enfant en retrait du grand pin. Leurs noms ont été emportés par le vent. Sur l'une demeure l'inscription C.U.M. Par ailleurs, les patronymes encore lisibles sont anglais, irlandais, français. On trouve en ce lieu si minuscule et abandonné, ce qui me fait mal un peu, le visage métissé depuis belle lurette de mes Cantons : Norris, Hettlemar, Bartler, Carter, Brousseau, Smith, Larivière... »

 Il aurait aimé tenir jusqu’au 6 mars 2023 mais ce ne fut pas le cas. Jacques n’aura jamais 70 ans aussi je retiens ce texte de sa chère Huguette pour un fête en 2013 :

« Naissance d’un poète, Cher Coco,

Le six mars 1953 était une journée spéciale à Béthanie, car elle a vu naître un petit bonhomme qui deviendrait un philosophe, un poète, un papa et bonheur suprême, un adorable grand-papa! Jacques, tu qualifies Béthanie, petite municipalité des Cantons de l’Est, de cambrousse. Tu ne parles pas à travers ton chapeau puisque tu as grandi sur une de ses terres rocailleuses, mais productive grâce au laborieux travail de ton père Doloré. La cambrousse n’a aucun secret pour toi, tu l’as explorée de fond en comble. Elle comprend l’érablière, les champs, les tas de roches, l’allée des vaches, les cerisiers, les vieux pommiers, les talles de framboises et de gadelles sans oublier le magique étang des grenouilles et le ténébreux petit cimetière.

Le rituel des saisons te ramène à tes racines. Je t’entends bardasser pour entailler tes érables et semer ton jardin. Je te vois te pencher sur un brin d’herbe ou tendre l’oreille pour identifier un oiseau. J’envie le regard que tu poses sur tes pivoines parfumées, sur tes pensées veloutées ou sur de simples craquias. Quand tu en as la chance, tu contemples les couchers de soleil et la danse des mouches à feu à la tombée de la nuit. Toi-même bel oiseau de nuit, tu as apprivoisé ces heures où la quiétude s’installe pour laisser aller ton imagination toujours fertile.

Très tôt, j’ai eu l’intuition que ce gamin curieux étendrait ses horizons en gambadant hors de sa maison loin du chemin, pour explorer les relations humaines du nid familial jusqu’à l’infini.

J’épiais de loin tes explorations à pied ou à bicyclette pour aller fraterniser avec tes voisins, avec tes amis et pour résumer, avec tous ceux qui croisaient ta route. Toujours débordant d’énergie, tu trouvais des prétextes pour sonder le cœur et l’âme humaine avec humour et amour. Le 1er avril, tu ressuscitais le légendaire Barbotte. À l’Halloween, tu frappais à la porte des chaumières pour recueillir des brins de jasettes.

Je me rappelle aussi que tu expérimentais l’éthique et les sciences humaines avec les animaux. Sous ton aile, le radet de la portée s’est métamorphosé en cochon savant. Chaque matin, Arnold, ton fidèle compagnon, t’accompagnait jusqu’à l’autobus.

Tu as plusieurs cordes à ton arc. Je sais que la musique te charme à cause d’un gène que ta mère t’a légué. Tu as découvert ton héritage en zieutant Béatrice pousser des airs avec son harmonica et en écoutant les microsillons sur le petit tourne-disque noir. À ton tour, tu joues de l’harmonica, de la ruine-babines et de l’accordéon. Vu ton âme de poète, tu savoures les mots les ritournelles et les gens qui maîtrisent cet art.

J’envie ta mémoire phénoménale. Déjà, de ta chaise haute face à la fenêtre, tu surveillais la venue de ta mémère Favreau qui de loin te saluait de son lumineux sourire. Cette boîte à souvenirs abrite l’essence de tes ancêtres, l’amour de ta famille, la chaleur de tes amis, la solidarité et la connivence de tes collègues ainsi que tous les évènements marquants de ta vie. Il te suffit d’une odeur, d’un son, d’une couleur et vlan! Tu y puises l’émotion ressentie initialement, tu la contemples, tu la cajoles tu y ajoutes les mots de la précieuse langue française brodés avec toute ta passion et tu offres tes créations afin que l’émotion circule dans une longue chaîne humaine remplie de beauté et d’amour.

C’est un immense privilège pour moi la cambrousse de t’avoir vu grandir, de te côtoyer, de partager tes souvenirs, tes projets, tes silences et d’être ton inspiration. Le temps passe tellement vite en ta compagnie.

Bonne fête mon Coco! Je t’embrasse fort ! Ton adorée cambrousse des marais »

Tout est dit. J-P Damaggio

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