Le Rugby en 1930 par Marcel Berger
Ce point de vue nous permet de vérifier que chaque époque a eu son propre rugby et la violence évoquée ici va aboutir en 1930 à l'éviction de la France de toute compétition internationale. Ceci étant ce texte est émouvant et j'aimerai bien retrouver le livre que le dit Marcel Berger a consacré au rugby. J-P Damaggio.
René Merle a repris sur son blog un article de L'Humanité sur le même sujet
où le propos est encore plus clair qu'ici
Nouvelles littéraires 18 janvier 1930
LE SPORT ET LA VIE Réflexions sur le rugby
J'étais, le 1" janvier, comme beaucoup de lecteurs même des Nouvelles, à Colombes, pour le fameux match de rugby entre France et Ecosse. Tradition du Nouvel An, cette rencontre, la première en date de notre calendrier international, où l'on se rend, dans le froid et la boue, avec la curiosité fiévreuse de voir enfin en action l'équipe de France fraîche émoulue du cerveau des sélectionneurs ! France-Ecosse. Dieu sait ce qu'évoquent ces syllabes aux « vieux » que nous devenons si vite ! France-Ecosse, notre première victoire, mémorable, de 1913, l'essai triomphal de Faillot marqué à la dernière minute, les embrassades, l'explosion de joie, notre sport délivré, eût-on dit, du mauvais sort qui nous vouait à n’être à jamais que des élèves! Et, plus récemment, après guerre, une seconde victoire, un match nul, deux défaites sans déshonneur.
Au bref, l'attraction avait joué sur moi comme sur pas mal d'autres, bien que, cette fois, les populaires fussent assez loin d'être combles, signe fâcheux à longue échéance comme celui du « paradis » désert au lendemain d'une première à succès.
Ce n'est pas avec quinze jours de retard que je vais vous narrer la partie. Partie non pas de grande classe comme jeu, mais terriblement «exciting». L'envolée du début, les nôtres bousculant tout dans leur essor, marquant au bout de trois minutes, puis la réaction adverse vers la fin de la première mi-temps; ensuite l'avantage partagé, le pronostic du match nul, et, de nouveau aux ultimes secondes, cette improvisation géniale de Magnanou, demi d'ouverture, expédiant, d'un coup de pied éclair, le ballon entre les poteaux ! Cette fois encore, quelle émotion, quels cris, bras et chapeaux levés! Le gonflement d'une immense houle où l'on est fier d'être confondu, cette satisfaction de sentir revivre en soi toute la confiance orgueilleuse des peuples primitifs, non plus mitigée cependant de haine ni de mépris pour l' «ennemi» !
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Avouerai-je que, malgré tout, je n'ai pas quitté le stade sans un soupçon de mélancolie, sans une nuance d'inquiétude ! Telle fut mon impression déjà aux derniers matches dont je fus témoin. Je m'en retourne, moins heureux que je ne venais, même quand la partie fut belle, même quand nous sortons vainqueurs.
Pourquoi ? L'envie me prend aujourd'hui d'en rechercher la cause avec vous.
Ah ! le rugby, comme je l'ai aimé ! Il a signifié beaucoup des joies sportives de mes vingt ans. Plus tard, je lui ai consacré un livre. Je le croirais encore, pratiqué de la façon dont il doit l'être, une des plus riches et harmonieuses conceptions - en matière - de jeu, ce domaine où il me parait regrettable que les grands inventeurs n'aient pas leurs noms conservés et honorés ainsi qu'en importe laquelle des activités humaines. Seulement, je me demande, en conscience si nous ne sommes pas en train, joueurs, dirigeants et public, d'en trahir l'intime esprit.
Deux grands sports d'équipes existent seuls, pour équipes de plus de dix hommes : le football et le rugby. Le premier, de par son essence même, pacifique, car on a tort de dédaigner parfois le football comme n'étant qu'un «jeu de manchots». Moi, j'admire la mentalité des législateurs en ce sport qui, mettant hors d'affaire les «bras», les redoutables «bras» de l'homme que terminent de non moins terribles poings, ont voulu démontrer hautement le caractère «éloigné de la guerre », tout d'élégance, d'adresse et de combinaisons, de leur divertissement. Le rugby, au contraire. La, les bras sont libérés, l'étreinte permise, recommandés le plaquage, le fauchage en pleine course. Dureté? Mais attention ! Les Britanniques, ses créateurs, ont dès l'origine spécifié que le rugby, de par les possibilités et les menaces qu'il renferme, ne saurait être le jeu de la foule, mais bien celui d'une élite morale et intellectuelle. Le jeu des étudiants et des lords. D'où la limitation chez eux de ce passe-temps que ne pratiquent pas plus d'une quarantaine de milliers de joueurs; d'où l'hésitation avec quoi ils envisagent d'y initier leurs voisins du Continent, une exception marque d'estime étant consentie pour la France, bien que celle-ci demeure en tout cas exclue du droit de siéger, de légiférer, de diriger au sein de l’International Board.
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Les Britanniques ont raison. Le rugby, avec sa violence, n'est concevable que pratiqué sous le signe du fair-play. C'est ainsi que je l'ai aimé, que je m'y suis adonné moi-même six ans durant, sans jamais, avec mes soixante kilos, au poste exposé de trois-quarts aile, avoir ramassé autre chose que de superficiels bobos. Preuve de la correction de mes adversaires et peut-être de l'esprit élevé de notre génération. Il me souvient d'un match joué par moi en équipe première du Scuf, sur le quadrilatère détrempé et en pente de la Croix de Berny, où je passai quatre-vingt minutes à me «coucher sur le ballon » dans les pieds des avants du Stade. Ceux-ci de me «dribbler», poids léger que j'étais, mais avec des égards. Aujourd'hui… Hélas, aujourd'hui, un gamin, mon imitateur, ne durerait pas un quart d'heure sans être emporté du terrain.
Brutalité ! Nos critiques ne cessent de protester là-contre. Ils ne le font pas encore assez. Certainement, ne ramenons pas l'épopée du balIon ovale à une distraction de demoiselle. Un plaquage roide, une rencontre de deux corps lancés à toute vitesse qui « stoppe » l'un, ce sont des incidents qu'il faut admettre d'un cœur léger. Mais il y a les gestes abominables, il y a les méchancetés voulues, et ceux-là, de les voir désormais s'installer comme autorisés sur nos grounds de rugby, voilà ce qui cause notre chagrin! Cet arrière vient de «marquer» le ballon ou de le renvoyer d'un coup de botte. Ne «l'ayant plus», il est tabou, il est intangible et sacré, d'après la loi suprême du jeu. Observez cependant, et le cas s'est produit dix fois au cours de la rencontre France-Ecosse. L'homme qui fonce sur lui ne s'écarte pas, comme ce serait son strict devoir ; au contraire, il le charge, parfois les deux pieds dans ventre ou poitrine, montent si l'autre ne se relève pas. Vous savez ce que sont les «mélées», ces «tortues» que forment huit hommes courbés opposés à huit adversaires. Elles vont s'affronter, se disputant la possession de la balle qui sera projetée entre elles. Là encore, jusqu'à ce que l'engin soit introduit, loyalement, les hostilités ne sont pas ouvertes. Or, regarder les «premières lignes» se «rentrant dedans », têtes contre têtes. Heurt sans foi ni loi, un de ces heurts à la suite desquels Rivière, de Quillan, perdit la vie !
Accident ? Exception ? Bien sûr. Cependant, il faut se souvenir que deux jeunes rugbymen viennent d'être tués sur nos gazons depuis trois mois. Le spectacle est déjà atroce, qui nous fut, l'autre mercredi, offert à combien de reprises, de ces athlètes pleins de feu et de force subitement couchés, inanimés sur la pelouse, nous faisant songer à d'autres deuils. Bigot, la clavicule cassée, dut quitter le jeu; Ribère eut l'arcade sourcilière fendue d'un coup de brodequin ; Magnanou, à peine son «drop goal» qui nous fit vainqueurs déclenché, fut illégitimement plaqué si sévèrement qu'il dut s'aliter une semaine. Et, hélas, les Ecossais, dont les noms me sont moins familiers, souffrirent de semblables attentats.
Alors ? Alors, que voulez-vous, je suis refroidi, je suis «dégoûté». J'aime le sport, mais parce que j'y vois un «remplacement» aussi viril et moins cruel que la guerre. S'il s'agit aussi de se blesser, de se tuer, tant pis pour le rugby ! Il se retranche de mon idéal. Je ne laisserai pas mon fils se livrer à ce rugby là !
Marcel BERGER.