Baru sur Marianne
IL m'est arrivé d'évoquer Baru sur ce blog aussi je retiens cet article de Marianne du 19 janvier. JPD
La scène se passe à Saint-Étienne, en octobre 2022, à la Fête du livre, mais elle pourrait se produire dans beaucoup d’autres villes. À peine les portes du lieu de dédicace ouvertes, une longue file d’attente se forme devant la table réservée au dénommé Baru avant même qu’il n’arrive, tout sourire. Sanglé dans un blouson en cuir noir assorti à son jean et à des boots so british, ce fan des Rolling Stones coiffé à la Elvis ne fait décidément pas ses 75 ans: toute la journée, avec un mot pour chacun, il dédicacera non- stop ses livres qui parlent tant aux Stéphanois, issus comme lui d’un vieux bassin ouvrier, mais aussi aux amateurs de BD dans lesquelles l’action va toujours de pair avec un message puissant.
Né en 1947 à Thil (Meurthe-et- Moselle), Hervé Barulea, dit Baru, grandit à l’ombre de hauts-fourneaux. À l’adolescence, il baigne dans le rock’n’roll grâce aux disques que rapportaient les militaires américains d’une base voisine. Il suit surtout les conseils de son métallo de père : pour échapper à l’usine, il s’affirme comme un bon élève. «Au lycée, les fils d'ouvriers n’étaient pas nombreux, et les fils d’Italiens comme moi encore plus rares », souffle-t-il. Inscrit à l’université, il deviendra professeur d’éducation physique... animé d’une colère rentrée, née des remords d’avoir tourné le dos à ses racines prolétaires. «J'ai quand même adoré mon métier», nuance ce fondu de sports collectifs, avant de préciser, hilare : «Si je n'avais pas été prof de gym, avec bien plus de temps libre que tous mes collègues de l’enseignement dans d’autres matières, je n'aurais jamais pu dessiner autant !» La frénésie du dessin a pris sur le tard ce fou de cinéma italien, qui n’avait plus touché un crayon depuis son enfance. Le détonateur sera le journal Hara-Kiri, symbole, dit-il, d’un «bouillonnement contestataire fascinant». Le jeune Barulea veut y contribuer, mais comment ? Son premier choc graphique lui fournit la réponse alors qu’il a passé la vingtaine : «Reiser m'a montré qu'on pouvait empoigner le monde avec le dessin, mais j’ai vite compris que je ne pourrais jamais dessiner comme lui confie-t-il à Marianne. Reste que j'ai été soudain convaincu que mon outil d’expression serait la BD, qui était dénuée de toute respectabilité. Et ça m'allait très bien !» Cet autodidacte du dessin travaille dur, et décide de créer à Nancy un magazine local avec quelques copains : «J’ai vu que je pouvais toucher des gens, ça m’a donné confiance... »
Affect et solidarité
C’est à l’occasion du premier festival de BD de Nancy, à la fin des années 1970, que Baru, prof de gym de son état, donc, montre pour la première fois ses planches à des professionnels de l’édition, mais pas n’importe lesquels : auteure elle-même, Florence Cestac a cofondé Futuropolis, une maison indépendante dans laquelle Baru se reconnaît pleinement. « On l’a vu arriver avec son carton à dessins, se souvient-elle. Alors que tous les apprentis dessinateurs présentaient des planches inabouties, Baru avait déjà tout compris. C'était le premier album de “Quéquette Blues” et il n'y avait rien à changer. Mais Futuropolis ne publiait pas encore de récits en couleurs. Je lui ai donc conseillé d'aller voir les éditions Dargaud. Pour moi, il était clair qu'il serait publié rapidement. Mais, en fait, il en a plutôt bavé. Pourquoi ? Je l’ignore. »
L’ancrage de Quéquette Blues dans la classe ouvrière tranchait-il trop avec un paysage de la BD souvent éloigné des considérations sociales ? «C’était gonflé d'arriver avec ce type de récit », décrypte aujourd’hui Florence Cestac. Narrant le réveillon du jour de l’An agité d’une bande de jeunes banlieusards en 1965, le triptyque au parfum autobiographique, à la fois drôle et violent, parle en effet de lutte des classes - sans s’excuser de le faire ! Et son ami et collègue Jean-Pierre Gibrat de constater: «Baru a toujours été un type qui voulait témoigner, notamment, de la cruauté sociale qui touche les travailleurs. Pour autant, il n’est pas dans le militantisme : c’est l'affect et la solidarité propre au milieu ouvrier qui l'intéressent» Claude Gendrot, son actuel éditeur chez Futuropolis, renchérit: «Par son œuvre, il a voulu rendre aux siens ce qu’ils lui avaient donné. » Décidé à percer, il place en 1983, à 35 ans, le premier opus de Quéquette Blues dans le magazine Pilote, prélude à une parution en album chez Dargaud, où une nouvelle équipe éditoriale l’accueille enfin. Au passage, Baru récolte le prix du meilleur premier album au Festival d’Angoulême, qui le distinguera à trois autres reprises jusqu’au grand prix en 2010 pour l’ensemble de son œuvre, aussi cohérente qu’attachante, de Quéquette Blues à Bella Ciao en passant par les Années Spoutnik - dans lesquelles apparaît son quartier, Sainte-Claire, à Thil : les paysages du Nord y sont récurrents, avec leurs troquets où pullulent les personnages hauts en couleur et ces hauts-fourneaux magnifiés en colosses industriels, bientôt détruits sous le regard triste de ceux qui y « avaient usé leur vie... ». « Alors que d’autres dessinateurs veulent seulement dessiner, lui veut raconter des histoires, observe son éditeur. Baru a mis son dessin au service du récit. »
Ce dessin, parlons-en : cocktail unique de personnages aux traits caricaturaux et de décors ultra-réalistes, le style Baru, nerveux et direct, est reconnaissable entre mille. Il faut dire que sa manière de travailler est unique : après avoir rédigé à la main un scénario - « des pattes de mouche!», précise son éditeur -, Baru s’attelle à ce qu’il appelle ses « petits crayonnés » pleins d’énergie. «À ce stade, j’écoute toujours le groupe Dr. Feelgood en boucle», souligne-t-il. Utilisant des feuilles dont la taille est inférieure au format A5, le dessinateur réalise un story-board très poussé, dont il passe ensuite les pages à l’agrandisseur. Puis il reprend le tout sur une tablette graphique, avant de passer à la mise en couleurs. S’il a pu, au début des années 2000, informatiser cette étape du processus, Baru est depuis revenu à l’aquarelle et aux couleurs directes. Ce parti pris de plus en plus rare ne laisse aucun droit à l’erreur : « Il est très exigeant avec lui-même », relève Claude Gendrot, qui loue de surcroît son « respect systématique des délais ». De fait: on ne trouvera nulle approximation chez cet adepte du travail bien fait. Qu’il dessine une voiture ancienne ou un HLM, chaque détail sera authentique. « Être impeccablement précis sur un plan graphique, c’est sa manière à lui de rendre hommage à ses aînés », complète Claude Gendrot.
Déchirure invisible
Dernier-né d’une production totalisant une trentaine d’albums, le tome 3 de Bella Ciao, magistral triptyque mêlant histoire de l’immigration italienne en France et souvenirs familiaux, est un projet qui a longuement mûri : « Il en parlait depuis plusieurs décennies, assure Gendrot. «La chronique que je publiais dans mon premier fanzine, titrée “Anatomie populaire de la Lorraine”, en a été la matrice », analyse Baru aujourd’hui.
Après huit ans passés loin de sa planche à dessin, Baru a plongé dans la réalisation de Bella Ciao à un rythme fou, livrant trois albums de 120 pages en trois ans. Une manière de boucler la boucle ? « Au-delà de nos origines similaires, nous avons eu les mêmes espérances dans les années 1970 et 1980, et les mêmes déceptions face aux dérives du communisme, témoigne Jean-Pierre Gibrat. Baru parle avec beaucoup d'émotion de son éloignement du militantisme et de son détachement du “dogme”. Il l’a vécu un peu comme une trahison des siens. Mais lui-même, par ses choix de carrière, n’a jamais été considéré comme partie prenante du monde ouvrier. » Une déchirure invisible chez ce transfuge de classe, qui s’est vite fondu dans le petit milieu de la BD. Unanimement décrit par ses collègues comme « un mec sympa » qui fut autrefois le « coco de service », l’ancien prof de sport et lecteur de Pierre Bourdieu ou d’Emmanuel Todd est, dès ses débuts, un pilier du Mickson BD Football Club, ce collectif qui rassemblera pendant deux décennies Frank Margerin, Enki Bilal, Jean-Marc Rochette, Philippe Druillet, André Juillard, Max Cabane et quelques autres.
Paradoxalement, Baru reste plutôt à l’écart des luttes syndicales menées par une poignée d’auteurs actuels. Déplorant que « beaucoup de jeunes soient aujourd’hui scandaleusement mal payés », il explique : « Le champ de la BD est la quintessence de l’économie libérale. Si un auteur se plante, personne n’achète son bouquin et c’est fini. Comment institutionnaliser cette pratique culturelle ? Mieux vaut avoir un autre métier pour se lancer dans la BD », conseille celui qui ne lâchera son emploi de professeur qu’en 1996. Soutien de Mélenchon en 2012 et attaché à la méritocratie républicaine, Baru plébiscite le revenu universel, « qui permettrait à tout le monde d'éviter de se taper des boulots chiants ».
Alors que d’autres dessinateurs de sa génération souffrent d’arthrose, de tendinites et de problèmes de dos qui les contraignent à stopper leur carrière, Baru, sportif dans l’âme, n’est pas près de raccrocher. « Ma femme me dit que je devrais lever le pied, s’amuse-t-il. Mais, tant que je pourrai tenir un crayon, je continuerai!» ■ T.R.
