SOPHIE DELASSEIN et Richard Desjardins
Voici un article de 1998 pour rencontrer Richard Desjardins. JP D
Nouvel Observateur : Desjardins et des forêts (pas de date sans doute 1998)
Près de dix ans après le succès de « Tu m’aimes-tu », le Québécois Richard Desjardins vient en personne nous livrer « Boom boom », son troisième album solo. Explosif
Au début des années 90, un inconnu chante : « Ton dos parfait comme un désert, quand la tempête a passé sur nos corps. Un grain d'beautè où j'm'en vais boire. Moi j'reste là les yeux rouverts sur un mystère pendant que toi tu dors comme un trésor au fond d'là mer. »
Richard Desjardins s'extrait inopinément de l'anonymat avec ce « Tu m'aimes-tu », caressante et subtile chanson d'amour, premier morceau de l'album du même nom. Le Québec bombe le torse et la France pousse des soupirs de volupté.
Il apparaît, à juste titre, comme le fils spirituel de Léo Ferré et Leonard Cohen (ses modèles) et le plus grand poète «chansonnier» québécois après Gilles Vigneault et Félix Leclerc, ses compatriotes. Le disque événement se vend très bien (plus de 100 000 exemplaires au total) et les salles de concert se remplissent. Richard Desjardins a déjà des reflets gris dans les cheveux et le visage strié par les années, le froid abusif, les soleils excessifs : il a passé la quarantaine. Il habite le comté d'Abitibi, qui se trouve au Québec, à 600 kilomètres au nord- ouest de Montréal. Au cœur de l'Abitibi, la ville de Rouyn-Noranda. Dans cette ville, encerclée de lacs et de forêts où cohabitent quarante espèces de mammifères, une importante fonderie de cuivre au centre de laquelle il y a une cour.
C'est ici dans ce patio au charme fruste que Richard Desjardins a grandi, entouré de sa mère institutrice, de son père technicien forestier et de ses quatre frères et sœurs.
Et d'un piano. Encouragé par sa mère, elle-même mélomane, Richard suit une formation classique.
Voilà un enfant prodige, invariablement premier de sa classe, de surcroît habile et inventif en matière de musique. A 12 ans, il rencontre Michel X. Côté, un gamin de son âge qui lui donne goût à la poésie.
A 20, il quitte la cour de la fonderie pour cinq années d'errance sur les routes des Amériques, un périple qui le conduit au ralenti jusqu'à Buenos Aires. Ses proches le perdent de vue : il est instituteur chez les Inuit du Canada, forgeron, manœuvre, barman, il vend sa poésie dans la rue... « Une expérience d'observation, un réel plaisir à regarder vivre l'autre », voilà ce qu'il retient de ce voyage, c'est énorme. Il rentre à la fonderie.
Jusqu'en 1990, Desjardins n'a ni tâtonné ni lambiné. De retour à Rouyn-Noranda, il fonde un groupe à tendance rock, « Abbittibbi », qui ne parviendra jamais à sortir vraiment de la confidentialité. Alors il prend congé de ses partenaires « abbittibbiens » et entame une carrière en solitaire. C'est le temps du premier album, « les Derniers Humains », déjà très engagé (« les Yankees », « 16.03.48 »), parlant déjà beaucoup d'amour. Et du deuxième, « Tu m'aimes-tu », celui de la consécration. Son univers musical et poétique prend racine dans ce pays qui est le sien et résulte de sa jeunesse à la fois érudite et dilettante, pondérée et vagabonde. Pour se faire entendre, Desjardins l'auteur, compositeur et interprète doit aussi devenir son propre producteur, car il n'a rencontré aucun partenaire, aimable ou téméraire, pour miser sur sa personne : « J'ai dû marcher en parallèle, mais ça m’est égal, explique-t-il. J'ai présenté la maquette du disque à sept ou huit compagnies, mais aucune n'en a voulu. J'ai demandé des subventions mais toutes mes requêtes ont été rejetées. Ensuite quand l'album a marché, j'ai reçu de l'argent, alors que je n'en demandais plus. Maintenant je ne veux plus travailler avec les maisons de disques, j'ai pris goût à la production. »
Les autorités culturelles et les producteurs locaux se mordent les oreilles d'avoir mal entendu ou pas assez écouté. Après «Tu m'aimes tu », Desjardins n'a pas battu le fer pendant qu’il était chaud. Au contraire il a longtemps laissé mûrir et reposer ses treize titres avant de les livrer au public. « Boom boom » émeut par sa pureté : une voix, un piano, une guitare. La musique, si érudite, prend parfois le dessus sur ces paroles qui évoquent les amours d'enfance (« Sôreen ») ou les rêveries d'un aveugle (« Senorita »). Moins engagé que par le passé, Desjardins, qui se dit avant tout «chansonnier», nous fait part de sa vision de l'an 2000 (« Charcoal »). Elle est sombre : « Y as-tu d'là vie sur terre ? », questionne-t-il. Et il y a « l’Effet Lisa », une déclaration d'amour très Desjardins.
Tandis que « Boom boom » arrive en France, la première chaîne québécoise diffuse « l’Erreur boréale », un documentaire signé Desjardins. Il dresse le bilan du pillage de la forêt boréale du Québec et dénonce ces industriels qui saccagent officiellement le patrimoine forestier public. Le chanteur est fier de cette action, il dit : « Quand ça va passer à la télé, ça va faire boom boom ! »
