De la violence, du Mexique et Pasolini
Bien qu’elle soit insignifiante je n’écris qu’au rythme de ma propre actualité produite par quelques rencontres, lectures, hasards et envies. Il se peut quelle croise parfois l’actualité publique, officielle, martelée par les chaînes d’infos en continu. Rarement. Et mon actualité est souvent mexicaine. En 1810 le Mexique a annoncé les révolutions nationales (pas forcément nationalistes). En 1910 le Mexique a annoncé les révolutions sociales (pas forcément socialistes). En 2010, avec ma compagne nous étions au Mexique qui annonçait les révolutions féodales. Elles font leur chemin dans le monde.
Par l’explosion des règles sociales la féodalité nouvelle (différente de sa grande sœur) se caractérise par la montée de toutes les violences. Le capitalisme a exercé ses propres violences pendant des décennies mais elles étaient encadrées (ce qui ne les rend pas moins condamnables). De plus en plus la règle de droit devient celle du non-droit. Et le Mexique est situé au carrefour des deux univers : celui qui dicte son propre droit au monde (les USA) et celui qui perd tous ses droits (l’Amérique latine).
Cuba étant une île, le pays peut résister aux deux mâchoires de la tenaille.
Mais que fait Pasolini dans cette aventure ?
Il existe au Mexique une presse courageuse qui tient des USA, une volonté journalistique (volonté tuée à présent par l’argent), qui tient de l’autre Amérique une volonté démocratique venue d’Europe. Le modèle s’appelle La Jornada que je lisais beaucoup autrefois mais qui est devenu ordinaire. Par chance elle conserve deux niches présentables La Jornada semanal et Ojarasca. Il existe aussi Proceso et au Yucatan Por Esto. Et n’oublions pas le lien Zapatiste (mais à l’arrête depuis un an !).
La Jornada semanal a décidé de publier une traduction du dernier texte de Pasolini adressé à Calvino qui n’a pu lui envoyer une réponse qu’après la mort de Pier-Paolo.
La reprise de cet échange était bien sûr une façon de le mettre face à la violence qui secoue le pays depuis vingt ans, celle du crime organisé.
Comme il en avait la coutume Pasolini aimait réagir aux faits divers et ce jour là, le 30 septembre 1975, il fut plus atroce que jamais: le massacre de Circeo. Trois jeunes néo-fascistes de la bonne société ont torturé pendant deux jours deux jeunes filles et l’une fut sauvagement assassinée. Aussitôt Italo Calvino a réagi. Pasolini répondra le 30 octobre. Et Calvino le 4 novembre. Entre temps (dans la nuit du 1er au 2 novembre) Pasolini fut victime de la violence qu’il dénonçait (même si toute la lumière ne sera pas faite sur ce meurtre).
La lettre de Pasolini ne dit rien de plus que ce que nous pouvons lire sur le livre Ecrits corsaires que je viens de reprendre. Je m’étais dispensé de lire les préfaces et aujourd’hui les lignes d’Alberto Moravia m’apparaissent plus que jamais à côté du sujet !
« Pasolini est le poète qui, dans l’après-guerre, exprime le mieux cette authenticité et cette actualité du thème de la plainte sur la patrie perdue.» Et d’en faire un précurseur de…Marcuse !
Pasolini n’était tourné vers que le passé qu’au nom de l’avenir !
Pasolini était tourné vers la perte du passé pour répéter que sans conscience de nouvelles conditions de vie, de production nous ne pouvions lutter pour l’émancipation des humains.
Sa douleur profonde est simple : même les intellectuels les plus sérieux se contentaient de constater les mutations sans réfléchir profondément aux causes… sauf à se donner des boucs émissaires ridicules.
Le fascisme n’était en aucun cas la persistance du fascisme d’hier mais la montée de celui de demain, celui de « la société de consommation ».
Voici le cœur de son propos :
« Il ressort de cela que vous vous appuyez sur des certitudes qui étaient valables seulement avant. Les certitudes que je vous ai dites dans une autre lettre, celles qui nous ont réconfortés et aussi gratifiées dans un contexte clérico-fasciste. Des certitudes laïques, rationnelles, démocratiques, progressistes. En l'état, elles ne sont plus valables. L'évolution historique est devenue ce qu’elle est, et ces certitudes sont restées telles qu'elles étaient. »
Dans sa réponse Calvino n’a toujours pas compris : il indique que ses discours ont suscité de nombreux débats publics… mais pas sur le fond de son analyse politique ! Pas sur le pourquoi ! Sauf que Calvino apporte son soutien tardif à l’analyse que je viens de citer ! Mais il rajoute qu’il ne faut pas idéaliser le passé « qui portait en lui tous les germes de la corruption actuelle » ! Mais Pasolini n’a pas idéalisé le passé ! Et Calvino insiste : « Dans notre passé immédiat ce n'était qu'une survivance dégradée d'autres civilisations que nous emportions avec nous, et qui au lieu de nous préparer pour demain le rendait plus catastrophique. »
Bien sûr j’en conviens sans peine, la traduction que je propose n’est pas à la hauteur du sujet. Les textes en italien (Pasolini Calvino) comme à présent ceux en espagnol sont disponibles sur internet. Je suis preneur de toute traduction en français plus digne que la mienne (pas seulement en terme de traduction mais aussi en terme de langue française). Car cette question de la violence, à l'heure d'une troisième guerre mondiale annoncée, est cruciale. Et personne ne peut le nier, le Mexique est bien le lieu de son expérimentation.
Et ce n’est pas, sur ce blog, ma première évocation du lien entre La Jornada et Pasolini : Déjà Pasolini La Jornada
Jean-Paul Damaggio
