La poésie est une langue en soi
Mon propos ne vise pas l’originalité.
Il prétend apporter une preuve : le poète est un paysan !
Le fond, la forme, qu’importe, le poème est une langue en soi.
Même s’il dit la haine, le poème est amour.
Le poète écrit sa propre langue pour avoir une réponse personnelle.
Comme le paysan cultive pour avoir une récolte.
Un nuit de gelée, un été de sècheresse et la récolte est perdue.
Le paysan et le poète pleurent au même moment.
Toute langue est sacrée tout autant que l’agriculture.
L’homme les a inventées pour devenir dieu sur terre.
Contre le manque de pluie il a prié, puis il a arrosé.
Contre le manque d’amour, il a écrit sa propre langue.
Faite de tant de langues existantes, mais sa langue en soi.
Le paysan a cherché quelle graine semer.
Une graine de partout mais sélectionnée.
Si le poète perd le code de sa langue il se perd lui-même.
Sa langue est traduisible si d’abord un poète le décode.
Voilà pourquoi traduisible n’est pas le mot.
Le blé une fois récolté faut-il encore savoir le moudre.
Seules les poules le mangent sans hésiter.
Les poules n’ont jamais cherché à devenir dieu sur terre.
L’homme qui vivait sans cultiver acceptait d’être un animal.
Un jour il a décidé de vaincre le temps.
Cultiver consiste à reporter à plus tard la récolte.
A se soumettre donc aux aléas du temps mais à les vaincre aussi.
A se soumettre à la pluie mais à la vaincre quand la récolte est à l’abri.
A l’abri malgré tout pour une langue malgré tout..
Le poète est souvent entendu après sa mort.
Avec patience, il a attendu une réponse à son amour.
La patience est la première invention du paysan.
Sa mort aujourd’hui signe le retour de l’instantané.
Et l’instantané réduit la poésie à un jeu de mots.
On n’a jamais autant joué avec les mots qu’en ces temps sans poètes.
Seule subsiste la langue du commerce.
Il n’existe plus que des paysans industriels.
Il est arrivé à Dieu de descendre sur terre par les mérites de l’agriculteur.
Il est arrivé à Dieu de quitter la terre, par les effets de l’industrie.
Il ne reste que des religions sans dieu, les plus redoutables.
Il ne reste que des langues sans soi, les plus regrettables.
Le seul sacré possible, cherche encore ses poètes.
Ils existent c’est sûr, mais le serons-nous trop tard ?
Le mien s’appelle César Vallejo.
J-P Damaggio