Un texte de Jean-Claude Izzo
Jean-Claude Izzo
Une rentrée en bleu de Chine
Comme tous les gamins, j’aimais la rentrée des classes. Avec ses préparatifs d'habits, de cartable et de trousse neufs. Même si l'école ne m’intéressait pas vraiment, la rentrée, c’était vraiment un bonheur. Jusqu'à mes neuf ans. L’année de mes premiers pantalons longs.
La veille au soir, Monique, ma petite copine du quatrième, avait pris l’ascenseur jusqu’au huitième, où j’habitais, pour me montrer sa nouvelle robe. Une « robe qui tourne ». A carreaux rouges et blancs. On l'aurait crue découpée dans une nappe de restaurant. Monique, elle était mignonne à croquer, et en plus, cette année-là, elle était encore toute bronzée de son été passé à la montagne chez ses grands-parents. Monique, c’était la plus belle de l'immeuble Sogima. De toute l’école même.
- Elle est jolie, non ? elle dit en tournant sur elle-même.
Une fois, deux fois, trois fois. Cette robe tournait merveilleusement bien, se soulevant jusqu’à ce que j’aperçoive sa petite culotte blanche.
- Oui, elle est très jolie, dit ma mère.
Juste pour que Monique arrête de tourner.
- Et toi, tu me montres ?
- Je peux le mettre ? je demandai à mère.
Elle sourit.
- Si tu veux.
- Attends, je dis à Monique, comme si elle avait eu envie de partir.
Je courus dans la chambre, et enfilai mon pantalon. C’était un bleu de Chine, qu’un navigateur avait rapporté pour moi à mon père. Ma mère avait fait un ourlet, parce qu’il m’était un peu long. En vrai, il m'était un peu grand. Dedans, j'y flottais. Mais mon père m’avait retaillé une de ses ceintures et, ainsi, il me tenait bien à la taille. J’en étais assez fier, de ce pantalon. J’avais la veste qui allait avec, mais elle, je n’osais la mettre : elle m’était vraiment trop large, surtout aux épaules. Ma mère l’avait soigneusement pliée, en attendant que je m’épaississe.
- Alors ?
J'avais glissé mes mains dans les poches et me tenais bien droit, comme faisait mon père. Il ne me manquait plus qu’une clope au bec pour lui ressembler.
- Ouais, c'est beau ! elle s'exclama, Monique.
Et on décida d'aller montrer mon pantalon à sa mère.
C’était un prétexte, bien sûr. Monique et moi, on se comprenait sans dire un mot. Ce dont on avait envie, c’était d'être seuls dans l'ascenseur. L'ascenseur, on n’arrêtait pas de le prendre. Je descendais chez Monique, elle me raccompagnait au huitième, je la raccompagnais... Jusqu'à ce que sa mère ou la mienne se mette à crier. Ou un locataire. Parce que, souvent, on ne faisait que ça, monter et descendre, sans s'arrêter à notre étage. La main dans la main, toujours. Et, chaque fois, nous rêvions que l’ascenseur se bloque pour y rester la nuit, l’éternité.
Je tenais encore la main de Monique.
- Je te plais, alors, dans ma robe ?
- Elle tourne bien.
Monique sourit.
- T’as vu ma culotte ?
L'ascenseur s’arrêta au quatrième, et Monique, qui attendait sur le palier, entra.
- B’jour. Elle me fit un petit bisou sur les lèvres. Il sentait bon le Banania.
- Tiens, je dis, en lui tendant une feuille de papier pliée en quatre.
- C’est quoi ?
J'avais écrit: Je veux qu’on se marie ensemble, quand on sera grands. Avec deux cœurs, bien coloriés en rouge. Fallait bien qu'ils servent, mes nouveaux crayons de couleur.
Rez-de-chaussée. Re-bisou.
On courut jusqu’à l’école, qui était au bout du boulevard Boisson, à droite, en sortant de l’immeuble. On s’arrêta juste chez la vieille Fernande, la marchande de bonbons. Monique m’offrit un rouleau de réglisse, « pour penser à elle pendant la classe ». Moi, je n’avais pas de sous.
La rentrée des classes s'annonçait merveilleuse. La plus belle de toutes les rentrées des classes. Puis arriva la récré.
Je revenais de faire pipi, et Monique était en larmes. Elle m’attendait devant les cabinets. Bruno s’était moqué d'elle. Sa robe, il avait dit, sa mère elle l’a découpée dans une nappe de restaurant. Je ne croyais pas que c’était vrai, même si je l’avais pensé aussi. Et même ! Cette robe, elle était jolie et Monique jolie dedans.
- Répète un peu, c'qu’t'y as dit, à Monique !
Bruno, il ne supportait pas que Monique, elle m’aime moi. Je le savais. Et je savais aussi que c'était un bagarreur. On n’était pas franchement copains. Même si on rivalisait en mauvaises notes depuis le cours préparatoire.
Bruno, il répéta ce qu’il avait dit. En rigolant, et tous les autres, ils rigolèrent aussi. Monique pleura de plus belle. Alors, sans réfléchir, je lui allongeai mon poing en plein sur le nez. Ça saigna, mais Bruno en avait vu d'autres.
- Merde, il dit.
Et il me sauta dessus. On se battit par terre, en roulant l'un sur l'autre, au milieu des encouragements, des cris et des sifflets des copains. C'est le maître qui nous sépara. A coups de claques sur la tête.
C'est en me relevant que je vis que mon pantalon était déchiré. J'en aurais pleuré. Mais Monique pouvait être fière de moi. Dans l'ascenseur je marmonnai.
- J’ai déchiré mon pantalon neuf.
Elle me fit un bisou Carambar, puis haussa les épaules :
- Il t'était un peu trop grand, alors...
La claque de ma mère me vexa moins que la remarque de Monique. Et je me mis à haïr Monique, Bruno, le maître, la rentrée des classes, et l'école. Mais l'école, c'était pas seulement d’aujourd'hui.
Six ans après, Bruno et moi on se retrouva à préparer un C.A.P. d’ajusteur. En bons mauvais élèves, nous avions raté l'examen d’entrée en sixième. On se retrouva à la rentrée des classes et on devint amis.
- Et Monique ? il me demanda.
Je l’avais aperçue le matin. Elle était toujours aussi jolie. Et très distante, depuis que je lui avais demandé, le lendemain de la bagarre, de me rendre ma « demande en mariage ».
- Sa nouvelle robe, sa mère l’a découpée dans les rideaux de la chambre.
On rigola, et on oublia Monique.
Enfin presque. Huit ans après, Bruno, c’est avec Monique qu’il se maria.