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Vie de La Brochure
20 avril 2023

L’instituteur Léonétou en 1944

Leonetou_3

Comme indiqué à plusieurs reprises, en 1984 Marcel Maurières a envoyé un questionnaire à divers résistants du PCF ou proches du PCF. Léon Léonétou qui était instituteur à Toufailles en 1944 a fait cette réponse disponible dans le dossier des archives de Jacques Latu, 65 J 8. Plutôt que de suivre le questionnaire il a proposé ce récit. La question est évoquée d’une phrase dans un dossier de résistance 82 en pays de serres. Léon était né le 10/07/1919 à Eyjeaux (87) et il est décédé le 29/03/2009 (89 ans) à Montauban. J’aurai voulu mettre sa photo mais je ne l’ai pas. Alors je prends celle d’un oncle. Avec l’association des écrivains combattants morts à la guerre, la municipalité d’Eyjeaux a mis à l’honneur Jean Augustin LEONETOU, un poète né en 1882 à Eyjeaux et mort à la guerre 14-18 en mars 1915.

On retrouve Léon parmi les 40 enseignants à qui j’ai rendu hommage, pour mon départ à la retraite, à l’année 1990.

Dans le texte ci-dessous, je le découvre totalement, et pourtant c’est totalement lui. Les parents devaient être un peu farceur avec ce prénom de Léon pour un nom colle Léonétou. Comme des parents qui s’appelaient Gallo et qui prénommèrent le fils Romain. J-P Damaggio

 Léon Léonétou écrit :

Que de camarades résistants emprisonnés, torturés, déportés, fusillés !

En pensant à eux j’ai un peu honte en écrivant que je m’en suis tiré seulement avec la peur, LA PEUR !

3, 4 , ou 5 juillet 1944… un mardi après-midi. L’année scolaire s’achève… Nous révisons les différentes fonctions du pronom personnel.

Tout à coup, une pétarade de moteurs sur la route devant l’école… Les fenêtres modèle 1890 ne permettent pas de voir au dehors ; elles sont très hautes, les élèves et le maître ne doivent pas être distraits par ce qui se passe à l’extérieur ! J’entrouvre la porte, un coup d’œil sur la route…

-                     M… ! des fritz !

Motos, side-cars, automitrailleuses, bus parisiens… Ces messieurs remontent vers le nord… la Normandie où les alliés ont débarqué depuis un mois.

Je referme la porte.

Pas un mot aux enfants.

-                     Le, la, les, les compléments d’objets directs

Tout à coup un bruit de bottes ferrées dans la cour, derrière l’école ! Coups de talons caractéristiques !

Je grimpe sur une table pour voir ce qui se passe !... les enfants stupéfaits, me regardent sans bouger, le silence…

-                     - M… ! Zut ! Foutu !

La peur me paralyse : ils sont trois S.S., casqués, bottés, vert de gris, le fusil sur le bras avec la bretelle par-dessus l’épaule. Ils entrent dans le préau des garçons… au fond du préau le premier pénètre dans le poulailler… Dans le poulailler, à l’entrée gauche de vieux tuyaux de cuisinière dressés… dans les tuyaux : une mitraillette STEM, des chargeurs, un parachute, du plastic, des cartouches en vrac.

A cet instant la main gauche du teuton frôle cette marchandise »… ils vont droit au but.

-          Dénoncé ! Foutu !...

Pourtant personne ne savait !

Seules mon épouse et ma belle-mère… Cette dernière à plusieurs reprises m’avait demandé de trouver une cachette plus sûre… il était bien temps ! Qui eut cru que trois S.S. pénètreraient un jour dans ce poulailler où nous enfermions poules, pintades et canards nous permettant de faire face aux restrictions ?

Que faire ? Sortir et filer ? Sauter le ruisseau et gagner les bois à travers champs ? Et les élèves ?

D’ailleurs pas question de bouger ; sur mon perchoir, les cuisses raides, je suis paralysé par la peur ; la peur ! que dis-je ! la trouille ! une trouille immense ! Je suis incapable de bouger, incapable de prononcer un mot ! Les enfants ne bougent pas davantage, les yeux rivés sur ma statue…

Enfin ! les voilà qui ressortent font demi tour.

Rien dans les mains !

Mon cœur se remet à battre, mon sang à circuler.

J’atterris sur le plancher.

Des pas martèlent les dalles du couloir. Je me précipite au devant d‘eux pour leur interdire l’accès à la classe ; j’ai envie de crier ma délivrance, mon soulagement… et je commets une imprudence : par-dessus leur tête j’interroge ma belle-mère qui les suit transie, livide :

-          Ce sont eux qui sortent du poulailler !

Et si l’un d’eux avait compris le français !

Je les accompagne au premier étage dans notre appartement. Ils fouillent toutes les pièces s’aplatissent pour regarder sous les lits :

-          Terroriste ! Terroriste !

-          L’un d’eux s’attarde sur ma capote militaire, cadeau de l’armée à ma démobilisation.

-          Soldat ! Soldat comme toi ! démobilisé !

Comprend-il ? Il n’insiste pas.

Ils redescendent et sortent. Je les accompagne et c’est à ce moment que je comprends que la colonne motorisée a fait halte tout au long de la route dans la traversée du village. Ils ont du « visiter » toutes les maisons.

Je m’occupe de libérer les enfants. Par groupes successifs, suivant la direction, je les accompagne tout au long de la colonne. A partir du dernier véhicule vous auriez vu si ça détalait ! Ce soir-là ils n’ont pas musardé pour regagner leur domicile.

Par contre je trouve que les frisés ne sont pas pressés de reprendre la route ; je respire mieux mais encore ce n’est pas ça ! vivement qu’ils décampent !

Je rencontre le curé ; c’est un ami ; il est au courant de mon activité. Ils ont trouvé un vieux pistolet chez lui mais comme il connait quelques mots d’allemand ça s’est bien passé ;

Et voilà le jeune R…, l’un des fils du maire qui accourt :

-          Monsieur, monsieur ! ils ont volé mon vélo !

Un produit rare en cette époque de restrictions ! Mais il est fils du maire !...

-          Que faire ?

Mon état de semi délivrance me suggère une idée… au culot !

Je vais frapper à la porte de la boulangerie où l’Etat-major est attablé :

-          Konfit ! Konfit !

Ils font honneur à nos spécialités, combien précieuses en ces temps de disette !

Je respire bien fort ! je prends de l’aplomb et je "plonge" exprimant mon étonnement, ma déception, je m’adresse à tout le groupe d’officiers :

-          Jamais je n’aurais pensé que les vaillants soldats d’Hitler soient capables de voler une bicyclette !

Je tremble, la trouille me saisit à nouveau… quel effet à mon propos ?

Un officier se lève, lèvres luisantes, vocifère des ordres que je ne comprends pas… un soldat occupé à les servir, sort, disparaît en courant ; je le suis ; il grimpe sur un autobus parisien, saisit le vélo, le descend, le tend au jeune homme spolié… qui file sans demander son reste !

La colonne se remet enfin en route… ouf !

Nous apprenons par la suite qu’ils ont volé toutes les économies du père G… 77 ans absent de son domicile.

Quelques jours plus tard nous apprenons que la nuit suivante la colonne nazie a été attaquée par le maquis du côté de Fumel.

Dans le village, quelques portraits du maréchal jusque là bien en vue sur la cheminée, furent rangés discrètement…

Ce n’est pas moi qui vous dirais que je n’ai jamais eu peur de ma vie !

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