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Vie de La Brochure
25 mai 2023

Questions à Boualem Sansal en 2023

Marianne 4 mai 2023

 Il en a déjà trop vu, trop dit et trop vécu pour, du jour au lendemain, envisager de se taire. Malgré la censure, l’hostilité diffuse, voire les menaces de mort, l’écrivain algérien continue de dénoncer le sort qu'endurent ceux qui, à son image, n’ont envie ni de la domination de l'islam sur les vies et les consciences ni de celle de régimes autoritaires et corrompus. En clair: une bonne partie, si ce n’est la totalité, du monde arabo-musulman actuel. Et les derniers événements tunisiens ne le rendent guère optimiste.

PROPOS RECUEILLIS PAR ALAIN LÉAUTHIER

 Marianne: Que vous inspirent les derniers soubresauts en Tunisie ?

Boualem Sansal : C’était attendu. Le nouveau président était violent dans sa façon de s’exprimer, de penser et de gouverner. La situation économique est tellement grave qu’il est obligé d’aller dans la surenchère. Enfin, conseillé par l’Algérie, il va certainement se radicaliser pour imposer un ordre strict...

 Qu’est-ce qui distingue aujourd’hui les régimes des pays du Maghreb ?

Je crois qu’ils sont un peu perdus dans l’Histoire. L’Histoire, il faut la suivre de manière continue. Quand l’islam est arrivé chez nous, ce fut une rupture considérable par rapport à ce qui était en route depuis longtemps. D’une relation assez privilégiée avec le nord de la Méditerranée, nos pays se sont tournés vers l’Orient. Or l’islam n’a pas réussi à s’adapter, il a raté toutes les révolutions, intellectuelles, industrielles, et les populations concernées entrent dans le monde à reculons, contraintes et forcées. Il faut reprendre le chemin de l’Histoire, accepter de faire, en accéléré, ces révolutions : la révolution locale, culturelle, religieuse, la laïcité, toutes ces étapes franchies par tant d’autres pays...

 C’est-à-dire se soumettre à l’impérialisme de la pensée occidentale objecteront les tenants du panarabisme ou du panislamisme...

Mais pas du tout ! Il faut faire sa propre révolution, mais rester dans l’Histoire. Pas en reculant comme on le voit dans beaucoup de pays musulmans, pas en restant bloqués comme sur le quai d’une gare. Bien sûr qu’il y a un système occidental dominant, on peut en accepter certains aspects, et pas d’autres. Ces choix nécessitent un minimum de liberté et de concertation, et un débat pacifique entre les différents groupes. Les régimes arabes ont été tellement effrayés par la secousse des « printemps » qu’ils ont banni toute discussion...

 Le choix se réduirait-il à l’islam politique ou aux régimes autoritaires ?

Mais c’est le cas depuis très longtemps ! En Syrie, en Irak, en Égypte...

 Vous citez là des pays qui ont fait aussi l’expérience du nationalisme.

Le nationalisme que vous évoquez a surtout servi d’habillage aux militaires pour s’emparer du pouvoir et le garder. Ce n’était pas vraiment un mouvement politique profond. En Algérie, c’est l’armée et l’état- major qui ont pris le pouvoir. Et ce fut aussi le cas en Égypte avec Nasser. Le nationalisme arabe, c’était un discours, mais en réalité nous avons eu des régimes militaires et chacun a raconté sa petite histoire... En Algérie, ils nous ont inventé un joli concept : la légitimité historique ! Tout a été verrouillé. Pendant la guerre de libération nationale, et même avant, il y avait différentes tendances : le courant religieux disait : « Nous, on se bat pour libérer une terre d’islam du christianisme. » Les communistes étaient très puissants. Il y avait aussi des démocrates, des berbéristes, etc. Puis le FLN a instauré un socle unique et tout le monde est entré avec l’idée qu’à l’indépendance chacun reprendrait sa route et que nous établirions une Constitution pluraliste. Mais l’armée a dit : interdit de parler, tous en rang !

 Certains considèrent que les pays occidentaux n’ont pas toujours favorisé l’émergence et le renforcement des mouvements démocratiques dans le monde arabe...

L’Occident n’est pas ou n’est plus le centre de l’univers et il doit mettre un peu de relativisme dans sa vision. Je crois par exemple qu’il est temps de s’intéresser au regard que l’Afrique porte sur le monde et l’avenir. C’est un continent particulier, avec un destin particulier. En Algérie, un petit miracle s’est déroulé à partir de 2020, une sorte d’alchimie entre diverses couches de la société au sein du Hirak, le mouvement démocratique de contestation du régime. C’était cafouilleux, ça partait dans tous les sens, mais c’était pluriel. On voulait faire notre propre expérience, en tant qu’Arabes, en tant que musulmans. Le pouvoir a été quasi acculé. Notre erreur est probablement de ne pas avoir laissé une petite porte ouverte pour sortir de l’impasse... Nous n’avons pas su non plus nommer les choses. Il y avait de l’émotion, de la révolte, de la rage, il manquait les mots qui permettent d’avancer.

 Et on y entendait aussi des islamistes soudainement convertis aux vertus démocratiques...

Oui, tout à coup, ils tenaient des discours très démocratiques pour récupérer le mouvement. Et ils ont réussi. Dans beaucoup de quartiers, on a vu la population massivement à leur côté. Les populations des campagnes étaient pratiquement toutes dans la démarche traditionaliste.

 Est-ce un échec ?

Nous n’avons pas su lire et mettre en valeur ce mouvement. Nos voisins - Tunisiens, Marocains, Espagnols, Français - se demandaient tous ce qu’il en sortirait : Daech ou la guerre ? Résultat : ils ont soutenu le régime. Tous, très fort, et en particulier les Américains... Ensuite, le Covid est arrivé et, grâce à cet événement et ses conséquences, le pouvoir a su terroriser les gens, alors qu’il n’y a pas eu tant de morts. Maintenant, on est vraiment au stade individuel du phénomène. Le pouvoir a tellement «bien agi », tous les journalistes sont en prison, ils ont fermé les journaux, les partis ont tous disparu. Il n’y a plus que des individus, avec chacun sa façon de voir.

 Assez désespérant, non ?

Désespérant, oui, et si ça explose, ce sera très violent, ce sera 1789 ! Il faut savoir qu’en Algérie, depuis maintenant deux ans, nous n’avons plus une goutte d’eau. Chez moi, à la maison, je n’ai plus vu d’eau depuis maintenant dix-huit mois. Je passe mon temps à téléphoner à des gens pour m’en ramener. Et je suis privilégié...

 À défaut de cette démocratie pour l’instant introuvable, comment l’avenir proche se dessine-t-il ?

Nous sommes totalement piégés. Pris entre des forces dont nous ne pouvons rien attendre. Les Russes, par exemple, fournissent les armes, on a besoin d’eux. Sans la Russie, on n’a même pas de munitions pour chasser les moineaux [qui font des ravages lors des diverses récoltes saisonnières], on n’a rien. Alors, notre état-major est constamment à Moscou, pour les missiles, les drones, etc. Sans la Chine, on ne construit pas d’immeubles de 12 étages. Nous, on met trente- cinq ans pour le faire, les Chinois six mois. Les routes, les autoroutes, les bâtiments : les Chinois sont partout et quasi les seuls à travailler.

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