Le nouveau Moretti très politique
Il avait été fantaisiste quand il avait raconté l’histoire d’un pape qui bien qu’élu ne voulait pas être pape. Il l’est encore quand il imagine qu’en 1956 le PCI s’émancipe de l’URSS et qu’alors nous serions allés Vers un avenir radieux. (Il sol dell'avvenire). Ce film suscite des débats passionnants en Italie. «Faire l’histoire avec des si» n’est-ce pas une nostalgie mal placée ? Le critique de Télérama retient Giovanni qui est en effet la vedette mais il y a aussi Ennio, secrétaire de la section Gramsci du Parti communiste italien joué par l’inévitable Silvio Orlando. La fidélité selon Moretti est une longue histoire et d'ailleurs elle ressort à la fin très surprenante du film. Salvatore Cannavò directeur adjoint du journal Il Fatto et directeur éditorial des Edizioni Alegre indique dans un long article :
« Ennio est aussi un homme bon : c'est le secrétaire qui rassemble les citoyens pour saluer l'arrivée de la lumière électrique dans le quartier ultra-périphérique de Quarticciolo, qui lorsqu'il renouvelle son adhésion discute avec ses compagnons de ce qui les fait se sentir bien et leur part d’inquiétudes vis-à-vis des horizons qui se présentent devant eux. »
Lui insiste sur le cas d’Ennio (qui attend les ordres des chefs pour réagir à l’intervention des chars russes) et de sa femme couturière (qui se place plutôt du côté des insurgés).
Et il ajoute :
« Moretti, dont l'attirance pour les trotskystes se confirme non seulement par sa fréquentation dans les années 1970 du collectif étudiant « Il Soviet » également animé par Paolo Flores d'Arcais mais par la notoriété qu'il a conférée à l'imaginaire « pâtissier trotskyste » dans ses précédents film, il mène une opération téméraire pour le public italien où le trotskysme est resté, pourtant noble, une histoire en marge. Qui sait l'effet qu'il aura en France lorsque le film atterrira au Festival de Cannes ? »
Il évoque un autre personnage :
« Mais en plus de Trotsky il faut recourir à une autre âme noble et inquiète du communisme hérétique et hétérodoxe pour retrouver le sens de cette vision : Walter Benjamin. Car l'histoire avec des "si", l'histoire contrefactuelle, dans laquelle les "raisons des vaincus" sont récupérées et le continuum historique est caressé à contre-courant en ne s'abandonnant pas à la course folle vers l'avenir, est avant tout le fruit de sa leçon. »
Tant de politique risque de faire oublier l’amour si présent dans le film, l’humour et la morale. Avec au bout du compte un bonheur toujours possible pour demain. De ce que j’en ai lu, je rêve de voir ce film.
J-P Damaggio
Télérama Par Samuel Douhaire
Publié le 25 mai 2023 à 13h21
De nombreux fans de Moretti n’avaient pas retrouvé leur Nanni dans le récit choral très sombre et romanesque, à la manière d’une série ultra condensée, de Tre piani (2021). Ils devraient être comblés par son nouveau film présenté en compétition à Cannes. Vers un avenir radieux, très plaisant, marque le retour du cinéaste italien au registre qui a fait sa gloire : l’autofiction fantaisiste, à la fois drôle et mélancolique, avec doutes existentiels sur lui-même, la politique et le cinéma. Il y a même, comme dans Journal intime, une balade enjouée dans les rues de Rome où, modernité oblige, la trottinette électrique a remplacé la Vespa.
Le héros de Vers un avenir radieux s’appelle Giovanni, le vrai prénom de Moretti, qui interprète son alter ego de fiction dans un style plus «morettien » que jamais, en articulant chaque syllabe comme s’il prenait un cours de diction. À bientôt 70 ans, Giovanni est un cinéaste au bord du burn-out. Sa fille est tombée amoureuse d’un sexagénaire polonais. Sa femme (Margherita Buy, comme toujours formidable) veut le quitter et, peut-être plus grave encore, a décidé de produire le premier long métrage d’un blanc-bec amateur de thrillers sanglants. Et le tournage de son nouveau film sous la houlette d’un producteur français escroc (Mathieu Amalric, histrionique et très amusant) vire au cauchemar.
À travers l’histoire d’un cirque hongrois en tournée en Italie au moment de l’insurrection de Budapest en 1956, Giovanni veut montrer comment le Parti communiste italien de l’époque a raté l’occasion historique de s’émanciper de l’Union soviétique. Mais il découvre que les nouvelles générations ne savent même pas qu’il a existé des communistes en Italie… Et, alors qu’il est persuadé de réaliser un grand film politique, son actrice principale voudrait modifier le scénario pour en faire une histoire d’amour…
Moretti ne se ménage guère dans ce rôle de créateur passéiste imbu de lui-même – qui a dit « vieux con » ? – qui coupe la parole à tout le monde et donne des leçons de cinéma et de morale à la Terre entière. Bien qu’il exerce son sens de la satire aiguisé dans des scènes hilarantes (dont une négociation avec des « décideurs » de Netflix plus vrais que nature) au risque de composer un film trop sentencieux, le cinéaste parvient à alléger le didactisme de son scénario par de belles idées de mise en scène (un travelling arrière somptueux qui accompagne Giovanni lorsqu’il quitte, défait, le plateau de son rival) et par une autodérision touchante.
Moretti dénonce la représentation complaisante de la violence dans les films de Tarantino, mais fait du Tarantino quand, à la manière d’Inglourious Basterds ou Once Upon a Time… in Hollywood, il substitue à l’histoire authentique de l’Italie une contre-histoire qui s’accorde à ses propres désirs. Et montre que le cinéma permet, malgré tout, d’apporter un peu de légèreté et de bonheur dans cette vie de larmes.
