En 1936 ma mère a appris le français à l’école
En étudiant à nouveau le cas de Frédéric Cayrou je reviens sur une question connue, en 1936 ma mère, comme des millions de petits français, de Lille à Perpignan, a appris le français à l’école. L’école de la république n’aimait pas les langues autres que le français. C’est vrai mais j’ai toujours nuancé le propos jusqu’au qualificatif de «négationniste» qui m’a été attribué.
Première nuance : l’école n’était pas répressive que pour les langues car telle était la pédagogie générale de l’époque. Le jeune frère de ma mère a eu à subir des punitions à la pelle et ce n’était pas pour la question linguistique.
Deuxième nuance : on ne peut reprocher à l’école de la république, après 1880, d’avoir appris le français à tous les enfants, et il serait injuste d’oublier tous ces instituteurs et institutrices qui établirent des parallèles entre le patois et le français pour le bénéfice de cette dernière langue.
Troisième nuance : ma mère ne connaissait du patois que la version orale en conséquence le passage au français devenait un choc car là, il fallait apprendre à le parler mais aussi aussi à le lire et l'écrire. Une nuance sur laquelle je vais revenir.
Quatrième nuance : à la maison quels sont les parents qui se sont plaints de la situation ? On va me répondre que les parents étaient eux aussi sous influence, et considéraient que le français c’était pour le bien de leurs enfants. Sauf que si les enfants parlaient patois c’est bien que les parents le leur parlaient ! Ils ne connaissaient pas le français ? Pour la grande majorité c’était une évidence : on pouvait parler patois et on devait apprendre le français (ce qu’ils ont fait à l’oral depuis longtemps). L’école aurait-elle alors fait l’erreur de jouer la carte du français CONTRE les patois ? Oui à condition de ne pas négliger l'impératif devoir d'apprendre le français.
Cinquième nuance : elle vient du fait que beaucoup d’instituteurs contribuèrent à la défense de ce qui devenait sous leur plume, l’occitan. Le couple d’instituteurs parents de Frédéric Cayrou avait-il honte du fils passionné par la langue d’oc quand le frère devenait prof d’anglais ? Ou au contraire, tout en ayant fait le travail d’apprendre le français aux élèves, ont-ils manifesté une telle estime pour la langue populaire, que le fils a pris le relais ?
Bilan : Je ne crois pas qu’on puisse imputer à l’école la marginalisation de la langue populaire ! L’action de l’école a été un effet et non une cause ! La cause était beaucoup plus sociale, politique, et culturelle. Et je ne le dis pas esprit corporatiste, esprit que j’ai toujours combattu. Je le dis car très souvent ils est plus facile de dénoncer l’effet que de s’en prendre à la cause.
Après la Libération pour défendre la langue d’oc dans le cadre de l’IEO, conformément aux conceptions culturelles classiques du pays, on a assisté à l’opposition entre ceux qui voulaient agir par en haut et ceux qui voulaient agir par en bas. Par en haut pour donner une dignité générale à la langue, par en bas pour dire que la question pédagogique était cruciale.
Dans Pour la langue d’oc à l’école Yan Lespoux cite Castan :
« Je suis convaincu que la question pédagogique apparaîtra avec de plus en plus de relief. C’est la forme technique et centrale de notre propagande » écrit Félix Castan à Ismaël Girard en mars 1950[1]. De fait, il se rend compte que l’I.E.O., pour mener à bien la mission qu’il s’est octroyée de favoriser l’apparition d’une Renaissance occitane, doit arriver à allier la pensée, souvent de grande qualité mais aussi parfois hermétique pour une grande part de la population, et l’action envers le peuple. L’une ne peut aller sans l’autre pour être efficace, mais cette alliance semble avoir du mal à se former, comme le résume Castan en quelques phrases :
« Il s’agissait [...] de savoir si l’on opterait pour la pensée sans action (Nelli), ou pour Rouquette et l’action sans pensée. [...] Le courant portait Rouquette [...].
Il fallait désormais s’attacher à faire jaillir une pensée à même l’action et de l’action, prendre position contre Nelli et envisager une nouvelle synthèse qui serait, celle-là, d’ordre collectif et ne s’imposerait que sur les injonctions de l’expérience.
La grande difficulté pour notre progrès est d’appendre à aborder la réalité extérieure au mouvement d’une manière organique.[2] »
D’un côté Nelli, l’intellectualisme pur, de l’autre les pédagogues.
Avec la loi Deixonne du 7 Mars 1950 qui défend le catalan et le breton le sénateur Cayrou intervient :
«Je suis appelé à défendre une langue qui m'est familière depuis ma plus tendre enfance, une langue pour laquelle j'ai combattu par la plume, par la parole, par les conférences, par le théâtre, pour laquelle en un mot, j’ai combattu de toutes les façons parce que c'est une langue vivante et que je ne veux pas qu'on la tue. (…)
Langue morte, mes chers collègues? N'en croyez rien! Bien au contraire, elle vit toujours sur les lèvres de nos paysans. (…)Chez nous, nous avons quelquefois des écoliers âgés de cinq ou six ans qui n’ont jamais parlé un mot de français. Quand ils arrivent à l’école, ne leur donnons pas l’impression qu'ils sont ridicules, que leur langue maternelle est une chose méprisable, sans quoi ils en conserveront par devers eux un complexe d'infériorité qui les suivra peut-être toute leur vie. Nous demandons si peu de chose ! qu'une ou deux heures par semaine on veuille bien faire appel au dialecte local ; qu'on montre à l’enfant qu'il a le droit de parler cette langue, qu'elle n'a rien de méprisable, qu'au contraire il peut en tirer vanité.»
Dans son propos il ne dénonce pas les effets de l’école. Pour le fils d’instituteur l’occitan lui était familier dès sa plus tendre enfance. J-P Damaggio.