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Vie de La Brochure
14 juin 2023

Cynthia Fleury débute sur l’Humanité

cynthia Fleury

Voici la présentation de la chronique de Cynthia Fleury sur l’Humanité à la date du 7 octobre 2003. Depuis la philosophe a fait beaucoup de chemin. JPD

 Humanité 7 octobre 2003

« Cynthia Fleury, jeune philosophe, poursuit ses recherches dans le cadre du CHPM-CNRS. Elle a publié plusieurs livres, traitant notamment des relations entre Orient et Occident, à l’ère contemporaine et moyenâgeuse. Enseignant dans un cours ouvert à tous, écrivant dans des revues de philosophie, d’histoire et de politique, elle nous a proposé d’offrir dans nos colonnes, chaque semaine, un autre regard, qui se veut «critique et pédagogique», sur le monde d’aujourd’hui : sur ce qui s’y écrit, s’y lit, s’y dit, s’y voit, et sur les combats qui s’y mènent. C’est une expérience qui nous a paru intéressante.

Entretien.

Pourquoi écrire dans un quotidien pour un public de non spécialistes ? Quel type de liens souhaitez-vous nouer avec lui?

Cynthia Fleury. Aujourd’hui l’information est totale, multiple, riche, accessible. Pourtant l’ignorance et le consensus mou ont souvent le dernier mot. Qu'ils se développent tout autant que les processus de connaissance, rien de plus normal, mais qu’ils remportent quasi systématiquement la victoire idéologique, cela est choquant. La question qui se pose alors : comment, même à un niveau infime, enrayer ce mécanisme d’inintelligence? En allant vers les autres, sur leur terrain : c’est- à-dire en traitant des questions qui les intéressent parce qu’ils y sont confrontés chaque jour et en étant là où ils se trouvent, au cœur de la réalité : quoi de mieux qu’un journal pour rendre compte de tout cela?

L’Humanité évidemment n ’est pas n ’importe quel journal. Il ne vous est pas indifférent?

Cynthia Fleury. L’Humanité est un bastion, un lieu de parole « autre » et de débats: les lecteurs sont réactifs et souvent politiquement actifs. Ils sont en prise avec le monde, au «front» de la vie et des événements. J'avais envie, à ma manière, de poursuivre cette dynamique, voire de la régénérer, en proposant des outils intellectuels de mise en perspective du monde. Du retrait, de la distance pour, en fait, mieux réinvestir le lieu de l’agir politique, social, économique, parfois moral, toujours idéologique. Je ne crois pas à la fin des idéologies, mais à la fainéantise humaine, à la non-vigilance, aux impressions erronées de « dû » et à tous les dangers que ces comportements suscitent. J’ai bien conscience de la modestie de ma démarche, mais je suis partisane de la goutte d’eau.

Entretien réalisé par L. D.

 

LA première CHRONIQUE de Cynthia Fleury

Bas les voiles...

Bas les voiles est un livre témoignage (1), voire un «geste » (rejeter le voile), mais aussi un jugement théorique: intéressons-nous donc à l’idée, pas au cri; au sens, pas au message. Quelle est la thèse de Chahdortt Djavann, romancière iranienne vivant à Paris depuis dix ans ? Selon elle, la question du voile ne relève pas du débat sur la laïcité mais du seul domaine des «droits de l’homme ». Il n’y est pas question de « liberté » ou de « culture » mais de discrimination, voire de « maltraitance ». Nous ne sommes pas face à un «signe » religieux anodin, mais à la « marque » de l’asservissement sexuel et politique de la femme et du harcèlement moral que la société des hommes musulmans fait peser à son encontre.

C'est donc farouchement que l’auteure refuse - et c’est là le point théorique inédit - que les jeunes filles mineures soient voilées, dans la mesure où le voile est la cause d’un déni de soi et d’un traumatisme dans le processus de construction personnelle. Jamais sous le voile il n’est question de l’identité de la femme. Sous le voile, il se joue autre chose: la véhémence de la virilité masculine, la furie de l’ « honneur sexuel », ou encore le « zèle » du mâle ; en d’autres termes, l'identité de l’homme dans son expression la plus fruste. Il est donc indispensable de sortir la question du voile du débat sur la laïcité, et de mettre un terme à ce mécanisme pervers en interdisant, non pas - seulement - le voile à l’école, ou dans un quelconque autre service public, mais le voile - partout - du moment qu’il concerne les mineures: l’identité féminine ne doit pas être brimée dans sa constitution et l'identité masculine ne doit pas s’instituer aux dépens de l’autre sexe, dans l’unique voie de l’abus.

Chahdortt Djavann appuie là où ça fait mal et dessine les contours de la «barbarie religieuse»: avant le caractère politique de la religion islamique, il y a ce qu'elle préconise en matière de morale sexuelle. Sexe et religion, tel est le couple oppressif: d’ailleurs, qu’est-ce que le paradis coranique si ce n’est « le plaisir paradisiaque des hommes », autrement dit la «réserve des houris éternellement belles, éternellement jeunes, éternellement vierges, revirginisées après chaque coït » ? Pour les hommes, la jouissance est illimitée: «C’est la réalisation d'un fantasme, l’orgasme infini, inlassable, et la fin d’une hantise l’éjaculation précoce. » Là encore, les verrous du dispositif sont sans équivoque: la femme est seule garante de l’ordre social islamique; seule responsable du désir des hommes et de ses dérives; seule coupable désignée, assumant la culpabilité de tous, pour tous.

L’auteure nous invite à ne pas nous tromper sur la nature du débat, et l’enjeu qu’il dissimule. Exit les analyses de l’évolution multiculturaliste de la société. Exit les volontés de «conception désidéologisée » ou d’aménagement de la laïcité. Ce n’est pas de cela qu’il s'agit ici, mais uniquement de protection de l’enfance. Chahdortt Djavann n’est pas dupe des omissions, continuelles, de la part de certains intellectuels, vis-à-vis des phénomènes d’aliénation religieuse sous couvert de « droit culturel », et de leur malhonnêteté à définir l’universalité des droits de l’homme en termes d’ethnocentrisme. À tous ceux qui, au nom d’une défense contre l’islamophobie(2), s’interrogent sur la légitimité de la laïcité à la française (3) et l’articulation du cadre scolaire aux particularismes religieux ou culturels, elle réplique par la description des violences que les jeunes filles subissent. Que dire également de certains autres intellectuels musulmans qui justifient la valeur des dogmes islamiques en faisant référence aux grands poètes iraniens, comme Férdossi (XIe), Omar KMyyam (XIe), Nézâmi (XIIe), Saadi (XIIIe), Al Rumi (XIIIe), Hâfiz (XIVe), tout en s’abstenant de rappeler que ces derniers ont tous fait l’objet d’accusation d’hérésie, et parfois, comme c’est le cas pour le grand mystique Hallâj (XIe) et le philosophe Sohrawardî (XIIe), d’une mise à mort ?

Oui, la révolte de Chahdortt Djavann gronde entre les lignes, mais ce que l’on perçoit encore davantage, c’est sa conscience du danger des sacristies œcuméniques.

« La démocratie ne va pas de soi : elle s’acquiert, elle se défend », et le temps du marchandage des conditions de l’existence féminine a sonné.

(1)     Gallimard. 2003.

(2)    Voir Vincent Geisser, la Nouvelle Islamophobie, Éditions La Découverte. 2003.

(3)    Voir Michel Wieviorka (coll.), l’Avenir de l’islam en France et en Europe, Balland. 2003.

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