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Vie de La Brochure
16 juin 2023

Elisée Reclus par Judith Cladel

Un des articles de La Fronde 3 janvier 1898

Ceux que j'ai vus, ÉLISÉE RECLUS

Récemment j'entendais un poète de vingt-cinq ans, Henri Desron, dire en causant d’un grand artiste qui venait de mourir : «Encore un disparu ! Ils deviennent rares, nos aînés. C'est que nous, les jeunes nous avons tant besoin de quelques hommes supérieurs et bons à aimer, à vénérer! »

Un homme à vénérer! Et, aussitôt, dans mon souvenir, se dressa auprès d'autres, mais se détachant sur toutes par son intensité, la figure d'Elisée Reclus.

Je le vis d'abord matériellement : son visage tourmenté de rides et cependant placide dans lequel éclate la lumière d'extraordinaires yeux bleus, si franche et si directe qu'elle semble émaner en visibles rayons ; son front vaste sur lequel scintille la pensée et son auréole de cheveux et de barbe grisonnants qui achèvent de donner à cette tête de prophète un inoubliable caractère.

Je le vis aussi, parlant, agissant de tout son corps, petit, mais incroyablement vif, de ses mains solides et nerveuses, prononçant d'une voix pénétrante, très souvent sarcastique, des paroles empreintes de la précision aidées nettement dessinées, et je songeai à sa vie pétrie d'espérances et de douleurs telles qu'elles semblent avoir été concentrées par un Sort cruel, mais grandiose, sur un seul être, afin de donner aux autres un inégalable exemple de force d'âme.

Car Elisée Reclus est un homme de demain, un homme de l'avenir, et c'est ce qui le rend isolé, ce qui lui dresse un piédestal de solitude: ses pareils sont trop rares ou trop loin de lui. C'est aussi ce qui le fait si puissamment attirant pour les jeunes gens que magnétisent sa science, sa connaissance des individus et des choses, et sa foi lumineuse dans l'Humanité.

Il leur apparaît en précurseur. Ils l'envisagent comme s'il avait déjà touché aux rives de la société future, comme s'il en était revenu pour leur jurer que la route est rude à suivre, mais que la Terre-Promise qui s'étend au bout est encore plus belle qu'ils ne l'imaginent.

D'autres, il est vrai, pensent que donner de l'espoir, que persuader aux misérables qu'ils seront un jour délivrés et heureux, que d'aimer le prochain plus que soi-même est un crime !

Et voilà pourquoi nous n'entendons jamais cet apôtre de la Justice nous prêcher ici, dans notre Paris, dans Paris, pour lequel il s'est battu, cependant, la doctrine de la liberté et de la fraternité.

***

C'est que, plus que nul autre il a le droit de parler, car il a vu, il a senti ce qu'il raconte, et non pas par prescience d'artiste, par étude d'observateur : il a subi ces misères, misère de l'esprit, misère du cœur, misère du corps.

Fils d'un pasteur protestant, fort sévèrement élevé, il vécut cette aventure banale, peut-être, et presque insignifiante aujourd'hui pour les sceptiques que nous sommes, mais poignante quand elle bouleverse un cœur jeune et fervent : très croyant en la foi chrétienne, il perdit cette foi à l’âge où les premiers événements moraux qui se déroulent en nous prennent les proportions de véritables drames. Sans aucune fortune, il a. été « pion » en Allemagne, et pion de la vieille école, tracassé, tourmenté, raillé par ses élèves. Il a couché dehors sur les bancs, à Londres, la cité de la détresse. Il a travaillé dans l’ïnsécurité et l'âpre souci. Epoux et père, il fut, dans ses affections, frappé, comme par la hache un arbre indéracinable. Communard, pris les armes à la main, il eut la douleur de voir, non seulement la défaite de son parti, mais aussi le massacre de ses camarades. Il fut, lui, condamné à la déportation; ce n'est que sur la protestation bruyante des savants européens que l'on commua la sentence en ordre d'exil.

Il ne pouvait s'attendre, l'indomptable indépendant, à ce que les officiels de son pays reconnussent, même à la longue, la valeur d'un tel citoyen ; les tracasseries ridicules qui remplacèrent les témoignages de respect et de sympathie que son immense labeur aurait dû lui amener, provoquèrent donc son dédain plutôt que sa colère.

Dernièrement encore, sous prétexte d'affaires anarchistes, la stupide tyrannie, n'osant toucher à ce vieillard illustre, dont la trop universelle réputation ne permettait pas qu'on atteignit sa personne sans soulever, encore une fois, l'indignation de tous les gens honnêtes, la tyrannie mesquine et tortueuse s'attaqua à la famille d'Elisée Reclus, à son neveu, un jeune homme qui est son fils intellectuel et le continuateur de sa pensée.

A ce propos, quelques journaux ne craignirent pas de déverser leurs calomnies, leurs délations salariées, sur la vie, l'intérieur noblement simple, le caractère du géographe, jetant des bottées de mensonges et de sottises tellement énormes qu'on aurait cru a la folie de ces chiffonniers s'ils n'avaient désigné le savant aux bannisseurs et aux emprisonneurs avec une persévérance, une habileté révélant leur raison et avec quelle joie ils eussent fait ensevelir dans un bagne ce prophète aux clairs regards et au cœur non moins clair.

Il était si facile de tromper la foule, de la pousser à confondre l'acte sanglant d'un désespéré à bout de patience et d'endurance avec ce besoin absolu d'équité qui bouillonne en toute âme sincère jusqu'à lui faire prodiguer toutes ses forces physiques et morales pour l'arrivée plus rapide de cette justice irrésistiblement approchante !

***

On a même nié les travaux du savant, que personne n'ignore, pourtant, et qui, en cette agonie de siècle à la fois trouble et splendide sont pour le pays une gloire des plus limpides, car il faut le remarquer : ainsi que tous les membres de cette famille «dangereuse», admirablement intelligente, il a consacré son savoir, ses études, à quelque œuvre d'impérieuse utilité pour les hommes.

Lui, Elisée Reclus ? Il a entassé les dix-huit volumes de la Géographie universelle, colossale vision de notre globe où l'observation des contrées qu'il a contemplées de ses yeux et la divination de celles qu'il n'a pu parcourir s'unissent dans une exactitude de description que les voyageurs contrôlent quotidiennement.

Ses frères ? Elie Reclus est le naturaliste réputé, Paul Reclus, le célèbre chirurgien des hôpitaux de Paris ; Onésime Reclus, géographe aussi et remarquable écrivain ; Armand Reclus, ingénieur et marin.

Ses sœurs ? toutes femmes de cœur et d'esprit parfaits; l'une d'elles, Louise Dumesnil, est la précieuse collaboratrice de son frère Elisée.

Donc ce « buveur de sang » ce « jeteur de bombes » est un travailleur qui trouve ses joies dans l'opiniâtre labeur, le calme de sa pensée dans une modestie qui lui ferait réprouver ceux qui parlent de lui publiquement, s'il ne comprenait que sa personnalité même appartient à tous; un chef de famille qui trouve sa paix au milieu des siens très aimés, sa santé dans une sobre existence, — par haine de la tuerie, il est végétarien, — et la fortune, jamais !

Car il donne le « dépouilleur », l'« ennemi de la propriété » ; il donne tout ce qu'il peut ! Ce n’est pas beaucoup, puisque dans les aléas de sa vie de révolutionnaire, il pourrait être déporté, pris sur une barricade, et que les éditeurs prévoyants rétribuent moins largement qu'un prudent dignitaire, académicien ou autre, cet auteur trop turbulent.

C'eût été un honneur pour la France de rester la terre maternelle où Elisée Reclus aurait poursuivi sa tâche en toute mansuétude.

Cette France ne l'a pas voulu.

C'eût été une gloire pour l'Université d'offrir au savant une chaire où il eût pu professer et faire partager fraternellement à ses auditeurs le résultat d'inlassables études.

Se méfiant de son incontestable influence, cette Université ne l'a pas voulu.

En Belgique, la Nouvelle Université de Bruxelles, plus hospitalière, a su détourner sur elle la bonne fortune d’avoir un cours du grand géographe.

Il le donne avec cet enthousiasme d'esprit que redouble un auditoire cordial; il le couronne de cette haute philosophie que seul possède celui qui a largement et a ardemment vécu ; il l'illumine de sa vibrante parole et d'une robuste douceur qu'artiste, il puisa dans la Nature et aussi dans les œuvres de George Sand.

La tendre idéologue laissa dans le souvenir du jeune homme passionné, enivré de sa philanthropie et de son amour des choses, un romantisme d'âme qui ne l'abandonna jamais et dont le flot profond s'épanouit en ces deux pures œuvres de lui : l'Histoire d'une Montagne, l'Histoire d’un Ruisseau et en une plaquette : Evolution et Révolution, où il gronde en torrent, dans lequel semblent se refléter les feux ronges, des usines et des forges, tapies au ventre des montagnes, et l'aurore flamboyante de tous les espoirs !

***

Par ces dons si humains de bonté et de génie, il conquiert les êtres qui l'approchent, et dès qu'ils sont en sa présence.

Un jour, à Bruxelles, à la veille de l'inauguration de son cours, il vint écouter, à la Maison du Peuple, une conférence sur mon Père, faite par Edmond Picard. Le bruit de son arrivée se répandit par la salle et, au moment où il en dut sortir, un étudiant vint le prier, au nom d'une cinquantaine de ses camarades, de consentir à venir boire avec eux, en signe de bienvenue, un verre de bière nationale.

Amicale et respectueuse, la foule ouvrit aussitôt ses rangs pressés devant les pas fermes du savant. Il paraît qu'il leva joyeusement son verre, et que les cinquante jeunes gens dans l'élan de leur cordialité voulurent tous y boire, chacun à leur tour!

* *

C'est pour quelques enthousiastes semblables que ces lignes sont écrites. C'est pour leur dire : cœurs affamés d'idéal, si l'espoir en vous défaille, si vous vous sentez près de tomber sur votre chemin trop pénible, si la force de vivre vous manque à quelque heure funèbre, allez trouver Elisée Reclus !

Il est bon, il vous accueillera. Regardez ce masque aux joues creusées, ravagées par des détresses sans nom, puis ces yeux et ce front où brillent les clartés tenaces qui blanchissent les cimes des monts; regardez cette physionomie pathétique où tremble l'expression des plus nobles sentiments et de chagrins endormis, mais non éteints; regardez cet ibsénien personnage, accablé, sans relâche, comme Brand le pasteur, de toutes les douleurs terrestres, mais plus fort et plus beau que Brand, puisqu'il reste à son poste, sans jamais douter, ni même blasphémer, tel qu'un héros de légende, debout dans la fuite du temps et dans la mémoire des hommes, et vous serez consolés et vous repartirez fiers et allègres pour le grand voyage de la Vie

JUDITH CLADEL.

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