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Vie de La Brochure
21 juillet 2023

Vallejo et les mutilés français

Dans une revue chilienne du 22 décembre 1923, Claridad, César Vallejo depuis peu à Paris, envoie cet article émouvant. Il a été retrouvé voici peu et paru dans un livre de 2009 César Vallejo Textos rescatados Lima Editorial universitaria. J-P Damaggio

 LES MUTILES

 Ils marchent dans les rues de Paris, sanglants et nombreux, les mutilés. Là, c'est le père sans bras, là le frère avec une cuisse de bois, ou le fils qui, en parlant à la vieille mère, doit se pencher encore plus qu'elle pour l'entendre ; ou le mari qui, à son retour des tranchées, un beau matin, en embrassant sa femme, n'avait plus d'yeux pour la voir, seulement ceux de la mémoire... Ils marchent animés des mêmes rêveries humaines que les autres ; mais je n'ai jamais vu d'ombre plus dense et plus précaire que celle qu'ils projettent sur le sol.

 Les mutilés vont d'une avenue à une place, d'un coin à une plate-forme, et toujours une auréole sanglante les entoure. Peut-être y a-t-il encore sur leurs plantes un peu d'huile des vastes cimetières, ce qui leur donne l'emprise d'êtres qui glissent et glissent et ne s'intègrent jamais complètement. Ces cadres tronqués, ces harmonies pourries semblent mendier quelque chose, et ils sont comme des tiges, fendues par les secousses du sol. Et les autres les regardent avec la même indifférence que les autres invalides, et ils les voient errer comme quelque chose de si naturel que personne ne s'arrête en chemin. Peut-être que la cause de ces mutilations est déjà oubliée. Les mêmes mutilés, peut-être, ont aussi oublié l'obus explosif ou le gaz dévorant des organes perdus. Et même plus : peut-être ont-ils même oublié leur forme intégrale d’avant. Les soucis de l’heure, peuvent parfois faire oublier beaucoup.

Par contre j'ai vu longtemps les enfants contempler les malades. Et j'ai encore vu quelque chose de plus sombre. Dans train, une mère qui voyageait assise, avec un enfant dans les bras, lorsqu'un malade entra, appuyé sur deux échasses, se leva et lui donna le siège. Le garçon regarda alors l'homme mutilé de la tête aux pieds, et, pris d'une étrange agitation, se mit à sangloter. Le héros déplia alors un numéro de "Le Matin" et se mit à lire mentalement, adossé au banc : "Résistance passive dans la Ruhr... L'Allemagne retarde malicieusement le paiement des réparations..."

Le train continuait sa marche, et les cris de ce fils retentissaient et grandissaient parmi la meute d'acier noir roulant. Et j'ai aussi vu en une autre occasion tomber sur le dos d'un chien, conduit par une dame anglaise, d'un haut échafaudage, un morceau de marbre. Le chien enragé se retourna et fondit sur un jeune homme qui s'abritait du soleil du matin, assis sous un arbre du boulevard ; l'animal enfonça ses crocs dans l'une des manches vides de l'homme, et, regardant la longueur de celle-ci, rentra sa queue entre ses pattes et s'éloigna avec un hurlement terrifiant et interminable. Une belle jeune femme, qui passait à ce moment-là, regarda un instant le manchot, et celui-ci, s'en apercevant, fit une horrible grimace de pudeur.

Ainsi vont les mutilés, dans les rues de Paris. Et je n'ai jamais vu d'ombre plus dense et plus précaire que celle qu'ils projettent sur le sol.

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