Mouloudji à Castelsarrasin : le document
Marcel Mouloudji a beaucoup écrit et je viens de lire pour le prix de 5 euros son livre A la fleur de l’âge, où il raconte sa vie entre 1940 et 1944. Courageux le personnage même si le livre n’a été publié que cinquante ans après. Courageux car, autodérision oblige, c’est le livre d’un antihéros à une époque où il était de bon ton de s’afficher Résistant. Pendant toute la période il a vécu d’expédient frisant parfois la collaboration involontaire. Ici le moment où il passe par Castelsarrasin. J'ai déjà évoqué le mariage à Castelsarrasin (15 juillet 1944), la lettre à Marcel Duhamel le 4 juillet. Desnos avait été arrêté le 22 février 44 et la Libératio n de paris en août. Or après lepassage de Mouloudi à Castelsarrasin il passera un temps à Avignon avant de rentrer dans Paris libéré. On peut donc en déduire qu'il passa à Castelsarrasin de mars à juillet 1944. J-P Damaggio
A la fleur de l'âge, Mouloudji p. 149 à 153
Des slogans fleurissaient sur les murs. Les arrestations se multipliaient. Près de moi, Desnos, André Verdet, Seldow le magicien, des amis. On conseillait de garder sur soi une brosse à dents, du dentifrice, du savon et un rasoir au cas où pris dans une rafle on finirait en prison. Sur tous les fronts, les armées allemandes retournaient inexorablement à leur lieu de départ dans une retraite ordonnée appelée pudiquement «défense élastique». On vivait l’instant présent, baignant entre l’espoir et la peur du désespoir. Mille signes annonçaient l’imminence du débarquement. Le mot «américain» prenait un sens magique. On les attendait, ces croisés du Nouveau Monde. Et au-dessus de cette grande espérance planait la cruelle perspective d’un nouveau Dieppe. Qu’adviendrait-il de nous en cas d’échec ? Le père revint de Rennes, désireux d’élever des lapins. L’émouvante Lola voulait se remettre de son séjour à Fresnes. Moi, craignant d’être tôt ou tard arrêté comme réfractaire, je décidai de descendre avec eux vers le Sud. Munis de l’adresse d’un sympathisant du groupe Octobre, nous débarquâmes dans un grand village au nom flamboyant de Castel-Sauvage. Nous louâmes deux chambres à un prix raisonnable. On entrait dans la première par la place, les fenêtres de la seconde donnaient sur une rue étroite. Détail important. Cela permettait de se sauver en cas de besoin. Grâce à l’argent du Prix de la Pléiade, nous tînmes le temps nécessaire. Souvent au petit matin, le père et moi allions chasser les escargots qui pullulaient au long des haies. Parfois, il partait faire une razzia sur les feuilles de tabac dans les champs, véritable supplice de Tantale pour un fumeur invétéré. Parfois n- ce. ■ue se rix re. >ns des les ip- OIS " v:shapes="_x0000_s1026">il volait des légumes. Chaque fin de semaine, les hommes quittaient le village pour un week-end au maquis. Les prudents préparaient l’avenir. Par les logeurs - par la femme surtout, véritable gazette - nous étions tenus au courant de tout ce qui se passait. Eux-mêmes adressaient des lettres anonymes et de petits cercueils noirs aux collaborateurs. Ils ne cachaient pas leur joie d’en découdre enfin avec l’envahisseur. Un peu partout, on signalait des attaques de mairies, fonctionnaires de l’État abattus, enlèvements. L’air du moment sentait la poudre. Moi, j’élevais des canards de race dits «musqués» à l’appétit gargantuesque, et qui grossissaient de jour en jour incroyablement. Un de ces sauvages palmipèdes, âgé de trois mois au plus, dévora un jour une peau de lapin trois fois plus grosse que lui. Il en resta sur le carreau, étouffé. De son bec ouvert sortait la queue du rongeur. On le déposa dans un coin, à l’agonie. Le lendemain, miracle, toute digestion faite après ce repas monstrueux, il rejoignit ses congénères dans la lutte pour la vie.
Ce bourg devait être en temps ordinaire sans histoires, mais le débarquement sonna l’heure des règlements de comptes. Le village, à l’idée de prendre sa revanche, bouillonnait. Nous, les étrangers, étions surveillés par l’œil policier de notre logeuse. Elle lançait parfois des réflexions sur notre présence. Avec l’avance des armées alliées, elle devenait de plus en plus curieuse. S’étonnant de l’apathie de certains jeunes hommes, elle vantait le courage de son mari qui passait le dimanche au maquis. J’opposais la sourde oreille à ses propos. Le débarquement en Provence accéléra la montée de l’héroïsme ambiant. Lola n’osait montrer son bulletin de Fresnes attestant sa levée d’écrou. Il fallait se méfier, par ces temps troubles de double jeu. Une division SS remontait vers l’Allemagne mettant à feu et à sang certaines communes et bourgades pour se venger des partisans. Malheureusement, un jour, le regard de notre logeuse se fit encore plus méfiant qu’à l’accoutumée en se posant sur ma personne que j’essayais de rendre le plus humble possible à défaut d’atteindre à l’invisibilité. Les indigènes et leurs yeux par en dessous me mettaient mal à l’aise. Ce manège dura quelques jours. Dans l’attente des libérateurs, l’atmosphère était méphitique. Quelques habitants soupçonnés de faiblesse envers l’occupant avaient déjà été occis. Enfin nous déballâmes nos lettres de noblesse. Moi, mon attestation truquée qui me classait d’emblée parmi les réfractaires ; Lola, son bulletin de sortie de Fresnes. Notre civisme une fois prouvé, la logeuse éclaira notre lanterne. Depuis le début de la semaine, une campagne d’affichage inondait la région, prônant les bienfaits d’un engagement dans la milice de Darnand.
Cette gendarmerie parallèle combattait férocement les résistants, qu’à l’époque on appelait terroristes. Notre hôtesse me conduisit devant la mairie et me désigna un panneau auquel je n’avais pas prêté attention : «Regardez, lança-t-elle, on dirait que c’est vous.» Sur une affiche, je vis un individu en uniforme, l’air dur braqué sur l’avenir et mitraillette braquée sur un terroriste imaginaire. Avec pour légende : engagez-vous dans la milice. L’effroi me paralysa. En effet, c’était mon portrait tout craché. Je comprenais maintenant la raison de la suspicion générale à mon égard. En examinant plus attentivement le modèle, je discernai dans le visage des détails qui différaient. Mais le mal était fait. Nous étions déjà considérés comme des étrangers. Ce malentendu risquait de devenir dangereux. Et comment démontrer qu’il s’agissait d’un sosie ? Il y a des époques et des situations où l’on n’a pas le droit à l’erreur. Le père, l’émouvante et moi-même fîmes le point à la veillée. C’était une question vitale : sauver sa peau des fureurs de la liberté. Nous décampâmes, avant l’aube, sur la pointe des pieds. J’oublie de dire qu’au cours de ce séjour, n’ayant rien d’autre à faire, j’avais épousé l’émouvante pour le meilleur et pour le pire. Ah ! Jeunesse !
