Daniel Herrero en 2002
Suite au 21 avril 2002 L'Humanité a donné la parole à diverses personnes pour avoir leur réaction. Ici donc Herrero quitte l'univers du rugby, et son costume d'Indien pour parler politique. A la limite, comme il ne prend pas ses grands airs habituels, je le trouve plus sincère, même s'il s'interroge d'abord sur la question du spectacle, lui qui s'est souvent donné en spectacle. Il témoigne d'une question toujours plus d'actualité surtout pour ceux qui ont cru que l'extrême-droite était en voie de disparition depuis 1984. J-P Damaggio .
Daniel Herrero sur L’Humanité 25 avril 2002
La douleur du moment m’amène à parler de la dramaturgie, de la mise en scène extraordinaire représentée par la dernière «ligne droite » de ce qui est appelé « campagne », et qui fait ressortir cruellement la fragilité de la pensée démocratique. La concentration dans un très court laps de temps du débat d’idées l’altère, le frelate, l’érode, et même, j’oserais dire, le nie. Tout va - fatalement ? - vers le spectacle, l’éphémère, le superficiel, le poncif, le premier degré; tout est fait pour que l’essentiel de l’électorat n’ait accès qu’à une approche émotionnelle du scrutin - et, bizarrement même, celles et ceux que l’on pouvait penser être les plus avertis, les plus «conscientisés», vont, eux aussi, être touchés et «victimisés » par l’élément numéro un de la campagne, qui est le sondage. Ce n’est donc plus le débat d’idées qui va structurer la pensée citoyenne et le vote, mais la combinaison du superficiel et du «miroir» de l’enquête d’opinion...
Je vois dans tout cela comme une diablerie, comme une offense au sens démocratique. Pensez donc: cinq ou six ans de la vie d’un pays se jouent dans un temps si court et d’une telle manière qu’il y a le risque du stupide et de l’indécent ! Le rôle de la gifle donnée par Bayrou, ou celui du lapsus de Jospin vont donner comme une bouffée d’air vicié qui sera susceptible d’influencer des millions de personnes. J’en viens même à penser qu’il y a eu une telle disparition des idées dans cette campagne que celles-ci n’ont joué pratiquement aucun rôle. On en est arrivé à ce que j'appellerais un ordinaire tac au tac d’enfants de maternelle. Qui visait à ce que tel ou tel s’octroie ponctuellement un léger «avantage» émotionnel. Et puis, je m interroge : comment peut-on en arriver ce que soient présents, dans un tel débat, trois candidats trotskistes ? Comment peut-on concevoir que la plupart des candidats issus de la gauche plurielle se soient tant agressés, alors qu’ils ont dirigé ensemble le pays pendant quatre ou cinq ans ?
Bien sûr qu’il y a une forme de loyauté morale à ce que chacun défende ses idées ! Mais les dernières minutes du «match » où tout se joue relèvent d’une sorte de fétidité - j’allais dire d’une métastase.
Par exemple, comment se fait-il que le concept de «séduction» ait pu être placé au centre du vote des femmes ? Pourquoi la plupart des candidats ont-ils mis en avant à ce point leurs épouses ou leurs compagnes ? Comment a-t-on pu autant privilégier l’image sur les mots ? J’en viens à penser que les campagnes électorales - c’est-à- dire les idées, tout ce qui est susceptible d’établir le fondement d’un programme, et donc d’une action - ne devraient plus être faites par celles et ceux qui se présentent, mais, soit par leurs acteurs préférés, soit par leurs représentants médiatiques. De manière à ce qu’on ne les juge plus sur leur prestance, leur prestation, ou leur «présentation». Et de façon à ce que le sens d’un monde, l’intérêt de millions de personnes ne se jouent plus en quinze jours, et dans les conditions que l’on voit.
J’ai parlé du «sondeur» : plus qu’un repère ou une borne, il est devenu, si j’ose dire, une autoroute obligatoire, d’où l’on ne peu; pas sortir. Je m’explique: 200000 voix séparent finalement Le Pen de Jospin, mais deux millions de personnes, aujourd’hui, doivent être mortifiées, culpabilisées, parce que 14% les séparaient dans le dernier sondage, parce que c’était «impensable», etc. Je le répète; autant qu’un cri de douleur, j’ai envie de lancer un cri contre ce que j’estime être une offense à la conscience des hommes.
'*Ancien international de rugby, ex- entraîneur, chroniqueur de Sud Radio et de RMC. Dernier ouvrage paru l’Esprit du jeu: l’âme des peuples, Table ronde, 1999.
