Castan en 1981
(VVAP, Volem Viure Al Pais se voulait plus ou point, avec son journal, un début d'organisation politique occitaniste. L'entretien est de la fin 1981)
OC VVAP - La gauche au pouvoir, avec les communistes : est-ce que tu penses que la culture occitane est “sauvée” ?
F.M.C. - Non
OC VVAP - Qu’est-ce que tu penses de l’évolution actuelle du mouvement culturel occitan, et particulièrement du conflit à l’I E O ?
F.M.C. - L’I E O est et reste l’organisme central de la Renaissance occitane, et comme tel l’interlocuteur des pouvoirs publics. Il importe donc de ne pas l'affaiblir, au moment où il doit assumer les responsabilités les plus lourdes pour l’avenir de notre langue et de notre culture. Toute querelle de tendances est dérisoire par rapport à ces buts historiques.
OC VVAP - Tu m’as dit que tu avais préparé une intervention pour l’Assemblée Générale de l’I E O, tu ne l’as pas faite, Pourquoi ? Quel était son contenu ?
F.M.C. - Je n'ai pas voulu, même en apparence, choisir les uns contre les autres. Mes choix théoriques n’en sont pas moins nets. J’aurais souhaité pouvoir les dire en toute sérénité.
Les divergences idéologiques doivent être respectées, mais elles n’ont aucun intérêt pour l’activité de l’I E O, instrument de lutte culturelle. L’I E O n’a pas à développer une idéologie (forcément utopique), mais une stratégie. La stratégie, c’est la mise en perspective des priorités et la mise en œuvre des moyens. Vouloir tout faire à la fois, c'est ne rien faire. L’I E O a été fondé pour accomplir une mission que le Félibrige n’avait pas su même concevoir : faire connaître, restituer à notre peuple une culture vivante, une tradition créatrice, un patrimoine que l’école lui a dérobé. Il est vain de parler d’action populaire, tant que le peuple ne sait pas de quoi il s’agit.
Impossible que l’I E O se dessaisisse de cette responsabilité, s'en décharge sur d'autres. Qu'il demande aujourd’hui la création d'un Institut de formation pédagogique, alors qu’il a été lui-même créé pour cela, c’est une démission incompréhensible : il tomberait dans le piège de la fonctionnarisation et de l’universitarisme ! L’Université française a été l’instrument de l'exclusion culturelle que nous combattons, ce n’est pas elle qui peut avoir l’initiative dans ce domaine.
L’I E O doit garder l’initiative, et exiger en outre la collaboration de l'Université sur ses propres buts.
2ème priorité : les "sections” locales (ou départementales) ne parviennent pas à travailler efficacement. Elles n’ont pas de projet, de projet global à leur mesure.
Elles ont mission de s’insérer au centre de la communauté. La tradition municipale et communale est un héritage fondamental de l'histoire, en Occitanie. Les militants occitans, citoyens conscients, interviendront pour rendre à chaque commune, grande ou petite, son âme, son identité, sa vérité historique et contemporaine.
Il est possible de mobiliser les municipalités pour des travaux, des publications, des animations précises : quelques exemples le prouvent, à Montauban, à Larrazet et ailleurs. Mais on ne parviendra pas à de réelles mobilisations sans mettre en avant la notion d'identité, face à l’Etat centraliste.
OC VVAP - Quelles sont les chances du mouvement politique occitan ? Sur quoi n’es-tu pas d’accord avec VVAP, par exemple ?
F.M.C. - Je suis de ceux qui n’ont jamais cru à l’avenir d’un mouvement politique occitan. Les expériences du XIXe siècle et de la 1ère moitié du XXe fournissaient déjà la preuve de son inanité. C’est pourquoi j’ai cru devoir chercher d’autres solutions aux problèmes politiques.
De 1959 à 1982, du PNO à la FOSA, l’invraisemblable chapelet de petits groupes renaissant en vain de leurs cendres, dans l'espoir de drainer des volontés populaires qui n'existent pas, fournit plus de preuves qu’il n'en faut pour me confirmer dans cette opinion.
On ne résout pas les problèmes de l’Etat par des conciliabules de quelques dizaines d’adhérents, qui ne représentent rien dans les rapports de forces sociales. Quant à la double appartenance, elle me paraîtrait ajouter à la confusion, sans bénéfice aucun : elle est injustifiable.
OC VVAP - Il semble que tous les communistes occitanistes ne soient pas d’accord avec toi. Y-a-t-il une ligne bien définie, au Parti, en matière d’occitanisme ? Est-ce que tes conceptions occitanistes ne se heurtent pas, parfois, et sur quoi, avec la ligne du Parti ?
F.M.C. - Il n’y a jamais eu de "ligne du Parti" en matière d’occitanisme, depuis 38 ans que je puis en juger. Je ne pense pas qu’une véritable ligne soit nécessaire en ce domaine. Mais je souhaiterais un peu de cohérence.
Les positions adoptées au cours des dernières Assemblées Générales par quelques camarades me paraissent inconciliables avec nos principes à la fois politiques et épistémologiques, et elles contredisent les positions auxquelles d’autres camarades restent fidèles.
Comment aurions-nous à l’égard d’une grande association culturelle comme l’I E O des comportements d’exclusion et de division ? - Qui plus est, au nom d'une méthode de connaissance platement positiviste, fondée sur un postulat stérile, le concept d’“espace occitan” : source infinie d’idéologies nationalitaires et d’utopies incontrôlées !
OC VVAP - Comment se fait-il que les communistes soient si peu présents à l’intérieur du mouvement occitan (culturel et politique) ?
F.M.C. - Je ne pense pas qu’un recensement méthodique confirmerait ton jugement... En tout cas, je n’ai jamais cessé, quant à moi, de me considérer comme engagé au plus profond de l’action occitane. Et d’agir en conséquence.
OC VVAP - D’après toi, loin d’avoir à jouer la carte de la “nation occitane”, les occitanistes doivent être à l'avant- garde de la renaissance de la “nation française” décentralisée et pluriculturelle, car les 33 départements de l’Occitanie pèsent lourds et sont le levier français de la décentralisation ?
F.M.C. - Nous n’avons à verser ni dans un nationalisme français, ni dans un nationalisme occitan. Nous devons combattre, sans merci, le système centraliste.-, la plus absurde des perversions. Ce combat peut nous faire beaucoup d’alliés. Combat regénérateur. Notre salut est dans la conception d'une nation multiculturelle, avec toutes les conséquences qui s’y trouvent impliquées, d’ordre administratif et politique.
OC VVAP - Qu’est-ce que tu penses du projet de loi du PS (et du gouvernement) en cette matière ?
F.M.C. - Je ne l’ai pas étudié en détail. Personnellement, je m'intéresse surtout au travail militant plus important, à mon avis : quoi qu’on nous donne, cela ne vaudra jamais ce que nous prendrons.
OC VVAP - Quelle place occupe la littérature ?
F.M.C. - La 1ère. Chaque fois qu'on s’éloigne de cette évidence, on s’égare... La boussole. La littérature travaille la langue, le langage spécifique d'un peuple et fonde ainsi l’identité d'une culture et de ce peuple. Les écrivains occitans sont allés au plus loin et au plus haut dans leur art : ils ont ouvert les voies qui doivent être empruntées par les représentants des autres disciplines. Ils ont posé les règles de l’universalité anti-régionaliste.
