Voici cinquante ans, Allende était vivant (3)
Notez bien la date : c’était juste avant le coup d’Etat. Edouard Bailby, le correspondant permanent à Santiago, pour l’Express, était un grand connaisseur du Chili et pourtant… Son article résume une contradiction que l’on trouve souvent dans les écrits sur le Chili de l’Unité Populaire : d’un côté la dénonciation d’une force de frappe de l’opposition et de l’autre l’assurance que l’Unité populaire est plus puissante encore ! On sait le résultat. Comment ne pas observer que c’est Allende lui-même qui a introduit le loup dans la bergerie en faisant de Pinochet le grand dirigeant de l’armée ? Est-ce qu’entre deux francs-maçons on ne peut en arriver aux décisions extrêmes ? J-P Damaggio
L'EXPRESS - 3-9 septembre 1973
Le tour de passe-passe de Salvador Allende
Le Caballero sait y faire. Mais sa marge de manœuvre devient de jour en jour plus étroite. De notre envoyé spécial à Santiago
« Si Allende forme son gouvernement aujourd'hui, ce n’est plus un artiste, c’est un sorcier. » Président du Parti national, un des deux grands partis de l’opposition, le plus dur, le plus intransigeant, le sénateur Onofre Jarpa lance ces mots en ricanant dans les couloirs du Sénat. Et il n’est pas le seul, mardi, à se frotter les mains : la grève des camionneurs paralyse le pays depuis un mois, les commerçants viennent de tirer, une fois de plus, les rideaux de leurs magasins, médecins, ingénieurs, architectes suivent le mouvement. Dans l'Armée, enfin, « ça bouge ». Et puis voilà que l’impossible se produit. Mardi, en fin d’après-midi, le chef de l’Etat, tout souriant, la cravate élégamment mise, annonce la composition du nouveau ministère. On y retrouve les mêmes noms et le même nombre de militaires. Le tour de passe-passe a été bien joué. M. Allende, s’il ne s’assure pas l’avenir, s’assure au moins la durée.
Un haut fonctionnaire du gouvernement n’en revient pas lui-même. « El Caballero sait y faire », dit-il en se caressant malicieusement la barbe. «El Caballero », c’est le nouveau terme que les collaborateurs proches du président Salvador Allende emploient entre eux pour parler de lui : le chevalier.
En pleine crise, le chef de l’Etat, qui dort dans une résidence éloignée du palais grisâtre de la Moneda, choisit méticuleusement chaque matin, parmi ses deux cents cravates, celle qu’il portera dans la journée. Rasé de près, élégant, il part rarement avant 10 heures. Avant de gravir les trois marches du palais présidentiel, il a coutume de distribuer quelques poignées de main aux badauds qui l’attendent. Au plus fort de la crise, alors que militaires et civils se bousculaient dans l'antichambre de la Moneda, il a même pris le temps de serrer celles de tous les carabiniers de service. Car le président Allende sait gagner du temps. Ce qui lui permet de manœuvrer, «de faire du charme», affirment ceux qui le connaissent. Et le charme, il en faut dans un pays qui a pris goût à la brutalité.
Coup de poing. Les responsables du Parti démocrate chrétien, avec lesquels il n'a jamais rompu le dialogue, ont senti qu’ils risquaient de tomber sous ce charme. Alors, ils ont décidé de traiter avec lui désormais par lettres ou par personnes interposées. A ce jeu, les personnalités de l’unité populaire s’y laissent prendre, elles aussi. Assis dans son fauteuil, les épaules enveloppées d'une couverture bleue, comme dans le temps où il était médecin de campagne, le Président écoute, dodeline légèrement de la tête, opine. « Ola, que- rida... », c’est un coup de téléphone qui interrompt la conversation, une voix féminine. « El Compañero » y est très sensible et il ne s’en cache pas.
« C’est dans les moments les plus difficiles, me dit un de ses proches, qu’il se sent le plus à l’aise et qu’il domine le mieux la situation.» Pourtant, secoué par des vents contradictoires, «El Compañero» Allende est traversé par des moments de dépression. Alors, il s’emporte. D’un coup de poing sur la table, il interrompt brutalement ses partisans qui se disputent devant lui. En Conseil des ministres, il use d’une autre tactique : quand éclate un conflit, il se tourne ostensiblement vers les membres de son secrétariat qui sont à ses côtés pour bavarder avec eux. Il n'en faut pas plus pour faire tomber la tension. Une tension qui ne lui fait jamais perdre la tête. Alors que personnalités de l’opposition et de l’unité populaire se traitent mutuellement de « canailles » et de « merdeux », et que les journaux sombrent dans un délire d’injures, « El Caballero » se refuse à utiliser le même vocabulaire. Mais, dans le Chili d’aujourd’hui, la modération n’est plus de mise. Dans les «cordons industriels», ces soviets en puissance qui entourent Santiago et les grandes villes, on commence à trouver que «El Compañero» fait un peu trop de manières. Et qu’il se laisse prendre aux charmes de la bourgeoisie.
Enfermé dans son palais de la Moneda jusque tard dans la soirée, rentrant chez lui pour retrouver sa femme et quelques amis, le président Allende n’a plus le loisir, depuis quinze jours, de parcourir la banlieue ouvrière de la capitale. Alors, de temps en temps, pour ne pas perdre le contact direct avec la masse, il s’adresse d’un des balcons du palais présidentiel à quelques centaines de partisans qui viennent l’écouter. «Oiganlo bien », « Ecoutez bien ça », c’est sa phrase préférée, dite sur un ton paternaliste et autoritaire.
Jeu de fleuret. Les marges de manœuvre du Président sont néanmoins de plus en plus étroites. Moins de quarante-huit heures après la formation du nouveau ministère, la tension est remontée dans tout le pays. Déjà, les ouvriers ricanent en évoquant le prochain « gobierno de la semana » — le gouvernement hebdomadaire — et veulent passer à l’action directe, c’est-à-dire à la formation des soviets.
Mais, grâce à ce jeu de fleuret — qu’on nomme ici la muñeca — le président Allende a le génie de retarder les minutes qui passent. E. B.
