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Vie de La Brochure
19 août 2023

Voici cinquante ans, Neruda était vivant (4)

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De mars 1971 jusqu’au mois de novembre 1972 Neruda est l’ambassadeur du Chili en France. A l’approche du 18 septembre 1972 il répond à quelques questions pour l’Humanité. Au cours de cette période il connaîtra une belle nouvelle (le Prix Nobel le 21 octobre 1971) et une mauvaise (le cancer de la prostate). Son propos sur l’amitié profonde entre le peuple et son armée est un lieu commun au Chili. Mais parfois les lieux communs ne sont que des illusions ! Article de L'Humanité.

J-P Damaggio

 Quel est le sens aujourd’hui et quel fut hier le sens du 18 septembre pour le peuple chilien ?

R. — Le 18 septembre est notre fête nationale. C’est le jour où, en 1810, fut proclamée l'indépendance du Chili. La Libération définitive de la domination espagnole s’est faite ensuite, grâce aux troupes commandées par O’ Higgins et San Martin. C’est la victoire de Maipu et notre Reconquista. C’est une des plus grandes prouesses de l’histoire, ces hommes traversant les Andes, plus que les Thermopyles même... Aussi le 18 septembre est-il le jour le plus cher aux Chiliens : il est le symbole de l’union entre l’armée et le peuple chilien. Dans tout le Chili ce ne sont que danses, chansons, bouquets... A Santiago, le défilé militaire est une des choses les plus belles que je connaisse, un ballet merveilleux.

Etant donné la confiance et l’admiration du peuple chilien pour son armée, la droite et les fascistes, qui ne font qu’un, appuyés par des entreprises étrangères (I.T.T., C.I.A.), développent un plan de provocation destiné à faire se soulever l’armée. Ces fascistes sont si impudents et cyniques qu’ils défendent même des actes de banditisme pur et simple.

 Q. — Vous voulez parler de l’assassinat de René Schneider, commandant en chef de l’armée, en octobre 1970 ? Je crois que cet assassinat a bouleversé un pays qui n’avait pas depuis plus d’un siècle connu d’assassinat à but politique, et qui, comme vous l’avez dit, n’a eu «presque toujours qu’un seul dictateur la loi ».

R. — Oui. D’ailleurs cet assassinat aussitôt après l’élection d’Allende, mais alors que le démocrate-chrétien Frei était encore président, avait pour but d’empêcher la venue au pouvoir d’Allende. Et maintenant, à l’occasion de la fête de cette année, les fascistes ont élaboré un vaste plan de subversion comportant notamment des attentats contre les trains ou les camions amenant les soldats pour le défilé, ou des provocations pendant le défilé dans les rues de Santiago : et il s’agirait, bien sûr, de faire croire qu’ils sont le fait des partis populaires. Comme l’armée est très aimée par tout le peuple on cherche ainsi à dresser celui-ci contre son gouvernement légal. Mais le président Allende a dévoilé et dénoncé ce complot.

 Q. — Quelle est la situation générale en ce moment au Chili ?

R. — Le président Allende a l’appui du peuple chilien. Pour le 4 septembre (2e anniversaire des élections), une manifestation de masse dans la seule ville de Santiago vient de réunir 850.000 personnes. La droite fasciste est réduite au désespoir. Elle veut, avec l’aide de la CIA, déclencher une guerre civile qui serait absolument folle et amènerait la destruction de notre pays. Ce complot doit être pris très au sérieux en Europe car ce sont des forces fascistes internationales qui poussent les fascistes chiliens vers un affrontement criminel. Chaque jour, nous avons à supporter des provocations de plus en plus cyniques et brutales.

En ce moment le Chili est dans une situation économique difficile à cause du boycottage exercé par certains grands pays étrangers qui sont allés jusqu’à refuser de lui vendre les pièces de rechange nécessaires et qui menacent, comme la Kennecott Cooper, par exemple, de toutes sortes de procédés arbitraires notre gouvernement populaire.

Cette grande compagnie avait accepté après la nationalisation de se soumettre à l’arbitrage d’un tribunal chilien. Comme le jugement rendu n’était pas favorable aux intérêts du monopole du cuivre, la Kennecott vient de déclarer officiellement qu’elle va boycotter le cuivre chilien dans le monde entier et s’opposer à la vente légitime de notre propriété nationale par tous les moyens. C’est là un exemple de choix, dont nous venons d'avoir connaissance, du manque de respect de toute loi morale et civique qui est celui de ces grands pirates monopolistes qui ont fait et qui font encore le malheur du monde.

 Q. — Ce 18 septembre est donc pour vous une fête de l’union mais aussi de la lutte ?

R. — En ce jour, nous fêtons l’avènement national de notre indépendance et le commencement, au milieu de beaucoup de luttes et de difficultés, de la plus importante étape de notre indépendance économique face aux agressions du néo-colonialisme.

Nous avons nationalisé toutes les grandes entreprises. Nous en avons fini avec tous les grands propriétaires terriens, héritage de l’Espagne féodale et nous présentons devant le Parlement une nouvelle Constitution qui ouvre les portes au socialisme.

Nous ne ferons pas un seul pas en arrière et Salvador Allende a solennellement averti la droite fasciste et ses alliés qu’ils jouent avec du feu. Mais je veux penser avant tout à l’enthousiasme du peuple chilien : avec un grand et tranquille patriotisme qui ne dérive jamais vers le nationalisme bourgeois ou vers le chauvinisme, le peuple chilien ne permettra jamais qu’on détruise ce qui a été librement et démocratiquement choisi par le vote, et qui est reconnu par tous les partis.

Le « Diez y ocho » c’est le jour d’une grande réjouissance populaire qui flamboie d’un bout à l’autre du pays le plus long du monde.

 — Pour tout ce que vous venez de nous dire c’est aussi un peu notre fête.

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