La Grève des mégissiers en 1910 à Graulhet
Que des hommes autour de Jaurès or l'essentiel de la lutte fut féminine
L’équipe de rugby est née en 1910. Avant ou après la grande grève ? Pour détourner l’attention des grévistes ? Il existe toujours un lien profond entre rugby et société et cette grève fut un événement considérable bien que peu connu par rapport à celles de Carmaux ou Mazamet.
Dès les années 1880, la puissance industrielle de la ville s’accompagne de création de chambres syndicales importantes dans la main d’œuvre graulhétoise. Inspirée par la grève de Mazamet de 1909, cette dernière impacte directement la production de cuir graulhétoise, puisqu’elle bloque la production de matière première pour la production ; elle renforce ainsi une précarité ouvrière déjà importante. C’est pour cette raison que, le 4 Décembre 1909, les femmes demandent 25 centimes d’augmentation à la Maison du peuple. Les ouvriers suivent et, par solidarité avec leurs collègues féminines, ordonnent la grève générale le 6. Les premières violences datent de la fin du même mois, justifiant le départ des enfants pour des centres d’accueil. Malgré une importante pression, les tentatives de négociation de janvier, menées tambour battant par Jean Jaurès, n’aboutiront pas et le mois de février, notamment, voit l’exacerbation des tensions : on observe des poteaux sciés et des vitres brisées en février, et la réaction patronale, expliquant qu’elle se défendra elle-même si l’État n’est pas capable de le faire, fait que la situation empire. L’État, entre les deux parties, essaie d’éviter la casse mais est accusé de jouer un double jeu. La grève durera cinq mois et seulement les femmes gagnent les 25 centimes..
Midi socialiste 23 janvier 1910
A GRAULHET Grève des Mégissiers Par. Télégrammes :
GRAVES INCIDENTS Graulhet, 22 janvier.
Des incidents d'une exceptionnelle gravité se sont produits aujourd’hui à trois heures de l’après-midi. Un convoi contenant des peaux finies et des balles de peaux brutes, a été mis par les grévistes dans l’impossibilité de continuer son parcours. Tout fut renversé et on crut un moment que le feu allait être mis aux balles de peaux ; on se contenta de les piétiner. La colère des grévistes poussée à bout par l’intransigeance patronale était extrême ; les femmes dansèrent sur les marchandises, éparses à terre en chantant L’« Internationale », pendant que retentissaient les sonneries de clairon. Les gendarmes arrivent en nombre et barrent la rue Péreigne. Les patrons Théophile, père et fils ramassant les peaux finies reviennent pour enlever les peaux brutes, mais ils se heurtent à un véritable mur humain. La voiture ne peut avancer. Le sous-préfet qui s’est rendu sur les lieux -dès qu’il a été informé parlemente avec les grévistes-, qui demandent le retour du convoi. Le sous-préfet propose aux patrons de faire conduire les voitures à leur domicile, leur laissant l’entière responsabilité de ce qui pourrait se produire. Devant l’hostilité croissante de la foule et pour éviter une collision avec la force armée, le sous-préfet insista auprès des patrons mais ceux-ci préférèrent ramener le chargement à la gare. Le sous-préfet harangue les grévistes qui se dispersent. Les pertes peuvent être évaluées à deux mille francs. Un convoi de matières tannantes avait déjà été arrêté, mais la sagesse du charretier a évité tout incident sérieux. On prévoit que le patronat tente par de telles provocations de pousser à bout les grévistes et de pouvoir ainsi étouffer le mouvement émancipateur. Il faut que nos camarades évitent les pièges qui leur sont tendus et redoublent de sang-froid
Graulhet, 22 janvier. A la suite de l’événement de ce soir, il a été décidé qu’une réunion des grévistes aurait lieu demain matin. Très probablement il sera voté un ordre du jour portant interdiction de tout transport. Les grévistes éviteront que de nouvelles fraudes se produisent en même temps qu’ils résisteront à toute provocation. A l’heure actuelle, l’effervescence grandit et on ne peut prévoir ce qui se passera, car les esprits sont très surexcités.
Le même jour sur le Midi socialiste : A Propos de Graulhet
Je viens de lire attentivement à l’Officiel le court débat provoqué par la question Jaurès sur la grève de Graulhet. C’est une lecture infiniment suggestive.
Je retiens d’abord une déclaration de M. de Belcastel, député conservateur de Lavaur. Il a affirmé que l’industrie graulhetoise était née « dans de très petites usines » et qu’au fur et à mesure que s’accroissait la prospérité de l’industrie, il a fallu bâtir des locaux supplémentaires difficilement conciliables avec les prescriptions de l’hygiène. Or, sur 75 mégisseries, il en est qui occupent jusqu’à 200 ouvriers. Mais il en est d'autres où ne sont employés que 5, 10, ou 15 ouvriers. Quels que puissent être, par ailleurs, les inconvénients des grandes usines, qui ne voit qu’au point de vue de l’hygiène, elles ont chance d’être mieux outillées et de mieux garantir la santé ouvrière? Il n’aurait peut-être pas fallu pousser beaucoup M. de Belcastel lui-même pour lui faire dire que, si une vaste unification» si une vaste municipalisation de l’industrie graulhetoise était immédiatement possible, on verrait sans doute disparaître, pour une large part, en même temps que la concurrence qui engendre l’esprit sordide d’économie en matière d’installation matérielle, les périls d’ordre hygiénique que courent aujourd’hui les ouvriers disséminés dans une multiplicité d’usines insalubres. Et c’est par là, d’abord, que les bienfaits d’une organisation socialiste de l’industrie apparaissent à l’horizon de ce débat...
Je note ensuite l’éloge un peu imprudent que M. de Belcastel a fait des patrons de Graulhet. «Ils vivent, a-t-il dit, dans une très grande familiarité avec leurs ouvriers, car ce ne sont pas de ces grands patrons, qui, de leur cabinet de travail, en appuyant sur un bouton électrique, font mouvoir toute une usine ; ils vivent dans une grande habitude de camaraderie et d’affection envers leurs ouvriers ; on s’est connu enfants, on s’est suivi toute la vie. » Eh! Eh! ils existent donc, vraiment dans notre France, ces grands patrons, qui, pour tout travail justificatif de leurs énormes bénéfices, ne peuvent alléguer qu’une pression légère exercée sur un bouton électrique, tandis que peinent, au-dessus ou à côté d’eux, de tout leur pauvre corps exténué, pendant dix heures par jour, des centaines d’ouvriers ? M. de Belcastel garant des affirmations et des critiques socialistes ! Le plus audacieux d’entre nous n’aurait pas osé escompter pareille aubaine ni si haute complicité. Mais n’est-ce pas aussi un signe de l’insolidarité de notre société capitaliste que l’on puisse, comme en ces quelques lignes, le fait M. de Belcastel, montrer à la classe ouvrière, en un double tableau, des êtres qui à l’aurore de leur vie commune, ont partagé les mêmes jeux enfantins, et qui, dans la suite, se sont vus, par l’effet du mécanisme capitaliste, relégués, les uns, au rang de salariés et de fournisseurs de bénéfices, les autres au rang de patrons et d’encaisseurs de profits ! Pourquoi cette séparation ? Pourquoi cette divergence? Pourquoi cette rupture, brutale ou non peu importe, de l’ancienne et exquise, solidarité enfantine ? Douloureux sujet de méditation pour les esprits honnêtes et pour les cœurs hauts, dont il faut remercier M. de Belcastel de nous avoir, une fois de plus fourni la triste matière ! Quoi qu’ait dit, de son côté, le ministre du Travail, il n’est pas certain qu’en matière d’hygiène industrielle et de respect des lois ouvrières, les pouvoirs publics aient fait ici, comme en bien d’autres cas, d’ailleurs, tout leur devoir. Il y a, à Graulhet, on le sait, 75 mégisseries. Pourquoi, en 1909, a-t-il fallu 116 mises en demeure, au total, pour inviter les patrons à observer les prescriptions des lois et décrets ? Pourquoi n’y a-t-il eu que 2 procès-verbaux ? Si zélée que passe pour être l’Inspection du Travail n’est-on pas bien venu à dire qu’elle use souvent de ménagements exagérés à l’égard du patronat ? Dans une industrie où, en deux années, 7 ouvriers ou ouvrières sont morts du « charbon », le gouvernement n’aurait-il pas le devoir de recommander à ses agents une sévérité extrême ? A ce devoir, il a, assurément, ici, pour une large part manqué. Dans ces conditions, faut-il s’étonner qu’il puisse apparaître comme suspect de partialité, et qu’une proposition d’arbitrage gouvernemental n’ait rencontré., chez les grévistes, qu’une sage défiance ? Mais dans toute grève, le refus de l’arbitrage crée une situation délicate. Si l’on persiste dans la grève, il faut avoir les moyens d’y persévérer et d’v persévérer longtemps. A la guerre comme à la guerre ! Il faut des subsistances. Pas d’arbitrage, soit! Surtout pas d’arbitrage obligatoire. Soit encore ! Mais, dans ce cas, de son côté, la classe ouvrière, en temps de paix, fait-elle toujours ce qu’elle devrait faire ? Pourquoi d’innombrables ouvriers qui ne se syndiquent pas ? Pourquoi les cotisations sont-elles, généralement, si irrégulièrement versées ? Pourquoi n’y a-t-il pas, dans les caisses syndicales, tout le trésor important de guerre que, dans son intérêt collectif, la classe ouvrière devrait y déposer ? Pourquoi, quand, quelque part une corporation est surprise par la grève, ne se produit-il pas, chez les frères ouvriers de toutes corporations, chez tous ceux aussi, qui, régionalement, sont intéressés au succès, un sursaut héroïque de protestation et de pécuniaire solidarité ? Si les patrons sont souvent égoïstes et implacables, nous sommes, nous autres, bien indolents et bien imprévoyants ! La précarité du sort ouvrier, pour chaque ouvrier, est sans doute une excuse. Mais ce n’est qu’une excuse. Il est lugubre, toutefois de penser que des ouvriers doivent prélever des secours de solidarité sur un salaire déjà insuffisant, quand les patrons d’une industrie, considérée dans son ensemble, réalisent, sur le travail ouvrier, des bénéfices que la loi fait légitimes. C’est un réquisitoire terrible contre notre organisation économique qu'à coté de patrons qui jouissent parfois de rentes non seulement viagères, mais héréditaires, il y ait des ouvriers qui, comme à Graulhet, sont dépouillés, chaque année, pendant un chômage de plusieurs mois, de tout droit au travail, de toute possibilité de travail, et qui doivent comme l’a indiqué Jaurès, pour réduire un peu la durée du chômage annuel, recourir au stratagème émouvant de la prolongation revendiquée du temps de goûter bi-quotidien. Singulier éloge, aussi, du progrès mécanique que fait l’industrie graulhetoise transformée, quand on y voit la machine se venger de ce qu’elle ne supprime pas ici d’ouvriers, en les affamant durant le tiers au moins de l’année ! Comment les revendications syndicalistes et socialistes, après cela, ne séduiraient-elles pas les âmes les meilleures et les bonnes volontés les plus honnêtes, quand il ne faut qu’un peu de bon sens pour proclamer la légitimité de ces luttes ? Passionnons-nous donc et agissons sans trêve. La souffrance engendrera la victoire et de ces victoires partielles sera bâti l’avenir de triomphe et de paix. Sur le drapeau rouge aussi, il y aura place, alors, pour les souvenirs héroïques de gloire ouvrière, pour Ginestas, pour Moussan et pour Espéraza, pour Mazamet et pour Graulhet!
Gabriel-Ellen PREVOT (sur la photo). Né le 11 août 1877 à Auch (Gers), mort le 5 juin 1952 à Toulouse (Haute-Garonne) ; professeur agrégé des lettres ; militant socialiste, député de Haute-Garonne (1910-1919) ; maire de Toulouse (1935-1940).

