Il a connu Sitjar
Je reprends ce témoignage de Roland Courdesses que j'ai déjà publié en décembre 2021. A revoir mon actuel feuilleton sur le rugby je le trouve encore plus magnifique. D'abord pour rappeler que les joueurs des champions de France, le lundi matin étaient au boulot et que la fraternité était là aussi. Sitjar était à part, il n'était pas au lycée, mais ce témoignage dit l'empreinte qu'il a pu avoir sur les jeunes. Lire un tel texte c'est revoir un rugby à jamais disparu et surtout une société à jamais disparue. Et la conclusion témoigne de la générosité de cet homme trop incompris. J-P Damaggio
Témoignage d’un participant à la réunion d’Angeville
5 octobre 2021 Cocoye...
En cet an de grâce 1962 où le SUA allait être champion de France, Palissy rimait avec rugby, au sein du prestigieux lycée agenais d'où sont sorties quelques belles tronches : rime littérairement pauvre pour les cancres de mon espèce mais sportivement riche en émotions périscolaires pour tous ceux qui, comme moi, faute de pouvoir disputer la tête de gondole aux érudits de la classe, donnaient au «corpore sano » une priorité péremptoire et définitive sur le « mens sana ». Alors quelle fierté, quel plaisir pour nous de côtoyer, dans les coursives du bahut ou en cours d'éducation physique, Pierrot Lacroix, dit « Potiolo », notre prof de gym, et son assistant Jean-Pierre Razat, alias « Goupil ». Mais celui qui ralliait tous nos suffrages était sans conteste Sitjar, Michel Sitjar que nous ne désignions que par son surnom : Cocoye. Pour aller au tableau ou d'une salle à l'autre, nous marchions « à la Cocoye », en balançant les bras, le buste incliné vers l'avant, d'un pas dont nos frêles gambettes de premiers communiants s'efforçaient d'imiter la puissance et la détermination ; en frappant l'ovale, dans la cour de récré, on tapait « à la Cocoye », en insistant bien sur le ciseau terminal caractéristique de son style si particulier ; dans nos conversations, qui portaient plus souvent sur le dernier match des bleu et blanc que sur la prochaine interro écrite, nous contrefaisions le parler de « Cocoye » et son léger bégaiement. Dans ma chambre, sa photo en marin d'Hourtin, découpée sur le Miroir du rugby, trônait au-dessus de mon lit... Quelques années plus tard, jouant mon premier match à l'aile de l'équipe « Réserve » du Sporting, j'eus l'immense honneur de le retrouver : il effectuait au centre de la ligne de trois-quarts l'une de ses dernières piges. Mêlée, attaque côté fermé ; Sitjar perfore la défense, fixe l'arrière adverse et m'adresse une de ces passes que les footeux qualifient de décisive. Un caviar ! Je me vois déjà derrière la ligne, déposant, comme une offrande à une idole, le cuir entre les poteaux. Las ! Emporté par ma fougue et jouant le ballon avant de le recevoir, je commets un en-avant. Je demeure un instant comme pétrifié de honte. Quelqu'un me tape sur l'épaule : Michel... «C'est c'est pas grave petit ! ». Moi, je ne me le suis jamais pardonné...
