De Drouilhet à Gilles Alfonsi, des Tziganes en 1944
Juste après la publication du livre de Gilles Alfonsi et sans lien avec lui, Jean-Claude Drouilhet a raconté sur sur facebook cette histoire si émouvante que je reprends pour les lecteurs de ce blog. J-P Damaggio
TRONTRON ET PEUNEU
Nous sommes à Valence d'Agen à l'école primaire de garçons en avril 1944…
Leur arrivée dans notre école était un événement. On ne savait d'où ils venaient ni où ils iraient après leur départ. Ils resteraient plusieurs semaines, comme chaque année au printemps. Nous ne connaissions pas leurs noms, seulement leurs surnoms : Trontron et Peuneu. On n'en finissait pas de rigoler, le maître aussi. Des vedettes !
Et c'est bien ce qu'ils étaient. Dans la cour de récré ils étaient très entourés. Personne ne savait mieux que ces petits Manouches marcher sur les mains et quand les maîtres d'école regardaient ailleurs : hop, un saut périlleux par ci, une roue par là. De vrais acrobates. Nous les aimions bien et nous les admirions. Mais fallait pas les chercher ; ils savaient se faire respecter.
En classe, il y avait parfois de bons moments. Un jour le maître faisait une leçon sur les voies navigables de France. Justement, à la limite de Valence, passe le canal latéral à la Garonne, prolongement, de Toulouse vers Bordeaux, du Canal du Midi :
― Tiens demande la maître, toi Trontron ou toi Peuneu, votre roulotte est au bord du canal. Alors vous devez savoir ce que cela veut dire « latéral à la Garonne » ...
― M'sieur je sais M'sieur, répond Trontron sans hésiter, ça veut dire qu'il atterrit dans la Garonne !
Pliés nous étions. Trontron et Peuneu rigolaient encore plus fort que tous les autres réunis.
TRONTRON ET PEUNEU
(2ème épisode)
C'était vrai, le campement de la famille de Trontron et Peuneu était composé de trois roulottes tirées par trois ou quatre robustes chevaux. Ils faisaient partie d'une famille de Manouches dont l'activité principale était le rétamage des chaudrons et autres ustensiles de cuisine. Ils passaient dans les rues de Valence d'Agen en criant : "Pairolièrs !" car tout le monde comprenait l'occitan en ce temps-là et il fallait bien employer la langue des Gadjé (en langue d'Oc, un chaudron se dit pairol - prononcer païrol). Moi, j'habitais rue Garonne, l'une des dernières maisons avant le canal. De ma fenêtre je voyais les roulottes et la vie de cette petite communauté. J'enviais ces enfants délurés, libres d'aller et venir à leur guise. Mais je ne pouvais les fréquenter qu'à l'école.
Notre école, justement, allait subir de grands bouleversements en ce printemps 44. Nous savions que notre pays était occupé par l'armée allemande et nous avions vu passer plusieurs unités de la Wehrmacht dans notre petite ville. Mais la compagnie qui venait d'arriver chez nous était d'une tout autre espèce, si j'ose dire. Une compagnie du régiment SS Der Führer, de la division Das Reich, nous avait délogés de notre école réquisitionnée et nous avions dû déménager à l'école des filles.
La division SS Das Reich, de retour du front de l'Est, avait établi ses quartiers dans toute la région avec son état-major à Montauban (avenue de Toulouse, sur la rive gauche du Tarn). Sa mission, nous le saurions plus tard, était de donner la chasse aux Résistants qui harcelaient les troupes allemandes. Sinistre régiment der Führer ! C'est celui qui devait massacrer les habitants du village d'Oradour sur Glane dans le Limousin, comme nous l'apprendrions plus tard. Le commandement de ce régiment était situé à Moissac à l'ancien collège des Doctrinaires près du canal, Les waffen SS, tous volontaires, avaient prêté le serment du SS qui était d'obéir aux ordres quels qu'ils fussent : tuer hommes, femmes, enfants, vieillards sans hésiter ni discuter.
De ma fenêtre de la rue Garonne je voyais chaque jour des sections SS partir en opérations en chantant "Heidi Heido... Heila". Les roulottes des familles de Trontron et Peuneu avaient décampé dès l'arrivée du régiment SS, la peur instinctive de l'uniforme. Pour eux, les bords du canal étaient devenus infréquentables. (à suivre)
TRONTRON ET PEUNEU
(3ème épisode)
Valence d’Agen, juin 1944.
Les roulottes des familles de Trontron et Peuneu avaient décampé dès l'arrivée d’une compagnie du régiment SS « Der Führer » faisant partie de la division maudite « Das Reich », la peur instinctive de l'uniforme. Pour eux, les bords du canal étaient devenus infréquentables. Donc, plus de Trontron ni de Peuneu en classe. L'ambiance n'était plus à la détente...
La détente d'une première rafale de mitraillette avait haché le silence de la clairière. Les aboiements de l'officier excitaient les soldats qui enfonçaient les portes des roulottes à grands coups de crosses. « Gehen Sie daher aus ! ». Dehors !
Effarés les occupants des roulottes sortaient les uns après les autres. Les hommes d'abord ; Trontron et Peuneu étaient parmi eux. Les SS les firent se ranger pieds nus dans l'herbe mouillée. Les soldats étaient entrés dans les verdines pour en évacuer les femmes et les enfants. L'une d'elles serrait un nourrisson dans ses bras.
Le crime a eu lieu dans une clairière proche du petit village de Saint-Sixte situé à 8 km de Valence d'Agen, non loin de Lamagistère. La section de soldats SS appartenait à la 1ère compagnie du régiment Der Führer, celle qui justement était cantonnée à Valence d'Agen et que nous croisions tous les jours en allant à l'école. Voici le récit de ce massacre tel qu'on peut le lire sur le site de l'Association Nationale des Anciens Combattants et Amis de la Résistance (ANACR).
« Les véhicules sont fouillés, les meubles, ustensiles, effets, sont jetés hors des roulottes. Soudain, un ordre bref, dans ce désordre les Allemands ont trouvé des carabines à bouchons de liége, à air comprimé. Ces engins inoffensifs, pour garçonnets et jeunes gens étaient installés dans des baraques de foires, pour y exercer leur adresse.
« Terroristes, terroristes » hurlent les SS. Aussitôt les hommes, frappés à coups de crosse, sont placés en file, les bras levés. Les femmes suivent portant leurs enfants à demi vêtus.
Amenés dans la prairie, à quelques mètres de leurs roulottes, ils sont placés en demi-cercle, sommés de se coucher. Avec une rage folle, les Allemands, s’acharnent à la mitraillette, sur leurs victimes.
Les deux hommes sont tués les premiers, par prudence. Six femmes, dont certaines sont enceintes, sont littéralement broyées et éventrées avec, prés d’elles, le fruit déjà formé de leur conception. A leurs côtés, gisent six cadavres d’enfants de 14 ans à 19 jours. »
Cela se passait à Saint-Sixte (Lot-et-Garonne) le 23 juin 1944 à 6 heures du matin. Trontron et Peuneu ne reviendraient plus jamais dans notre école. -- Jean-Claude Drouilhet
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Aujourd’hui, samedi 19 août, c’est l’anniversaire de la libération de Montauban. Je publie ce texte en hommage à la mémoire des combattants de l’ombre, ces courageux maquisards qui ont sacrifié leur vie et sauvé l’honneur de la France. A la mémoire aussi des déportés dans les camps de la mort nazis : Résistants, Tsiganes, Juifs, Homosexuels, Prisonniers de guerre, Handicapés victimes de cette « peste brune » dont on perçoit des signes d’une virulence renaissante. - J-C. D.
J'avais signalé à Jean-Claude le livre d'Alfonsi et il m'avait fait la réponse ci-dessous :
Jean Paul Damaggio Merci JP de ce reppel. J'étais au courant de la sortie du livre. Moi, ce que j'ai écrit, c'est seulement un récit à base historique. Évidemment je n'étais pas dans la clairière de Saint-Sixte le 23 juin 1944 à 6 heures et il n'y avait aucun témoin. Je voulais juste dénoncer l'atrocité des crimes. Cette compagnie de SS du régiment Der Führer je la connaissais bien. Ils avaient réquisitionné notre école de garçons et je les rencontrais tous les jours en allant à,l'école.