Camus dans Alger républicain 1938
L'artilcle est un peu long mais l'humour de Camus le rend amusant. JPD
Alger républicain 24 octobre 1938 : Résultats de l’élection sénatoriale:
Inscrits : 405 ; votants : 404 ; suffrages exprimés : 399 ; bulletins blancs ou nuls : 5 ; majorité absolue : 199. M. MALLARME (la droite), 201 voix, ELU. M. Duroux (radical), 189 voix. M. Jérôme Zévaco (PS), 9 voix. M. Mallarmé est proclamé sénateur d’Alger à deux voix de majorité.
Présentation : André Mallarmé (1877-1956) : Député d'Alger (1924-1938), secrétaire d'État et ministre des PTT (1930) puis, de l'Éducation nationale (1934). - Sénateur d'Alger (1938-1944)
Jacques-Louis-Édouard Duroux, né à Maison-Carrée le 15 octobre 1878 et mort à Alger le 9 septembre 1944, est un industriel et magnat de la presse en Algérie française et ancien sénateur du parti radical-socialiste de la IIIe République.
Alger républicain 24 octobre 1938
Le point de vue de ceux qui n’ont pas voté
Mis à part les distributions de prix et les discours de M. Rozis, rien n’est plus ennuyeux qu’une élection sénatoriale. Celle-ci n’a pas manqué à la règle. Et pourtant, les deux principaux concurrents ont fait des efforts méritoires pour être réjouissants. Mais s’ils y sont arrivés, c’est toujours à leur insu.
Sur le chemin de la Préfecture, on pouvait voir déjà, mise en vente dans les . librairies, une brochure éditée par les amis de M. Mallarmé et présentée ainsi : Les responsabilités de M. Jacques Duroux, jugées d’après ses actes politiques, prix : 5 frs. Sans cette dernière indication, on aurait peut-être été tenté d’acheter le fascicule. Mais, tout bien pesé, les actes politiques de M. Duroux nous ont déjà coûté assez cher, pour qu’on réfléchisse avant d’engager des dépenses supplémentaires.
A l'entrée de la Préfecture, un « Où allez-vous. Monsieur ? » m’apprend que je n’ai pas la tête d’un délégué sénatorial. Si modeste qu’on soit, il y a des constatations qui font plaisir. Coupe-file, escaliers, odeurs de Préfecture et me voici jeté en pleine jungle. Certes les 450 inscrits ne sont pas encore là. Mais la majorité d’entre eux stationne sur les galeries intérieures de la Préfecture. Et parmi eux, je ne compte pas dix visages jeunes.
Il est entendu que le Sénat est grave, et qu’un sénateur ne se conçoit point sans barbe. Il est avéré qu’en cas d’égalité au troisième tour, c’est le candidat le plus âgé (privilège ahurissant ) qui est élu. C’est, enfin, une coutume constante que le candidat sénateur ait plus de quarante ans, afin de présenter selon les termes de la loi « toute la gravité désirable ». Mais on a pu voir hier des électeurs soutenus par deux huissiers, portés jusqu’à la salle de vote, incapables de mettre un bulletin dans son enveloppe et cherchant l’urne dans l’isoloir jusqu à ce qu’on vienne à leur secours et qu’on les mène à la table de scrutin.
On a pu aussi entendre un délégué défendre cette coutume et déclarer (comme s’il y avait un rapport ) : « Je respecte les cheveux blancs. » Sans doute, mais le privilège le plus respectable de la vieillesse devrait être de rester à l’écart de ces combinaisons, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles soulèvent le cœur de quiconque veut rester propre.
LE CANDIDAT
Etrange spectacle encore que de voir M. Mallarmé se prodiguer à travers la salle de vote. Jamais, l’ancien ministre n’a dépensé tant de dévouement et d’aimable bienveillance.
Il est partout. Il scrute d’un œil critique le passage des bulletins dans l’urne. Il surveille les isoloirs, il note, serre des mains, se fâche, sourit et, revenu au milieu de la salle, promène un regard perçant sur les visages, les consciences et les mains.
L’heure avançant, il devient plus nerveux. Et M. Mallarmé, futur sénateur, a très exactement les tics d’un candidat au bachot, qui attend ses résultats. Au fait, c’est bien dans une salle d’examen que je me suis égaré. J’en reconnais la fièvre et l’aigreur ; et cela confère une sorte de sénile jeunesse à cette assemblée où rien de neuf et de généreux ne se fait jour.
M. Mallarmé, cependant, ne reste pas inactif. Il connaît l’électeur, chaque électeur, le conduit, l’escorte, le flatte de la main et le dope. Pour tout dire, il le couve. Tout à l’heure, il sortira de cette fécondation les voix discordantes de sa défaite ou les chants éclatants de son triomphe.
LA FOIRE
Tout à coup, des éclats de voix. M. Rencurel, conseiller général d’Oued - Fodda, a conduit à l’isoloir un délégué impotent d’Orléansville. M. Ricci l’a surveillé. M. Mallarmé l’a dénoncé :
— N’accompagnez pas aux isoloirs, hurle M. Mallarmé.
— Je n’accompagne pas, dit M. Rencurel.
— On vous a vu, dit M. Ricci.
— C’est inexact.
— C’est exact.
— C’est inexact
— Vous en êtes un autre.
Les voix montent. Est-ce un marchandage ? Va-t-on vendre un bœuf ou acheter du foin ? Non, c’est M. Mallarmé qui réclame le droit de représenter quelques milliers de Français. On attend la bagarre. Mais nous sommes entre gens du monde. Le calme revient.
CALOMNIES
A dix heures, murmures. M. Rozis arrive. A dix heures treize, M. Rozis s’isole. A dix heures quinze, M. Rozis a voté. Le murmure s’apaise. Des têtes dodelinent. Les conversations sont calmes. Au fait, pourquoi non ? Les tours sont joués et les positions sont prises. C’est une immense duperie qui suit son cours. Chacun, ici, essaie de se tromper et de tromper.
On feint de croire que M. Duroux représente le Front Populaire et que M. Mallarmé ne représente pas les puissances d’argent. On s’amuse à s’inquiéter. Des nouvelles alarmantes circulent sous le manteau : M. Rozis aurait voté pour Mallarmé et Régis pour Zévaco. Mais tout le monde est d’accord pour considérer qu’il s’agit là de bruits sans fondement.
L’ABSENT
Mais dans tout cela, et M. Duroux ? Au fait, M. Duroux n’est pas là. Et pourtant, il est là. Car voici une nuée de coulissiers dont on reconnaît la manière, la paume affectueuse, le sourire « Comment-allez-vous-mon-cher », le rond de bras « La-petite-cousine-a-t- elle-passé-son-brevet-élémentaire ». Mais oui, M. Duroux est là.
— Dites-moi, dit l’un des coulissiers, je ne vois ni Durand, ni Dupont.
— Ils vont arriver.
— Ah ! bon, mais il est déjà dix heures et demi.
VERS LA FIN
L’heure avance. Il n’y a plus d’électeurs devant Les urnes. Ils attendent sur la galerie. On s’ennuie. Pourtant, voici M Rencurel qui accompagne un autre délégué impotent. Mais cette fois, il se fait suivre de M. Ricci. Tout est en règle. Pourtant, M. Ricci déclare à ses amis après le vote : « C’est drôle, je viens de voir le délégué impotent dévaler l’escalier comme un lapin (sic). » C’est le mot de la fin.
On attend. M. Mallarmé et les amis de M. Duroux ont de plus en plus l’air de candidats au bachot. Le temps passe. 11 h. 30 ! Le dépouillement va commencer. Les scrutateurs se regardent en chiens de faïence. Quelques contestations éclatent. Mallarmé, Duroux, Duroux, Mallarmé. De loin en loin, Zévaco. C’est fini.
On va proclamer les résultats. On les proclame. M. Mallarmé est élu sénateur à deux voix de majorité. Les 201 voix s’unissent pour acclamer l’ancien ministre et lui chanter la Marseillaise. Le rideau tombe sur la comédie.
201 délégués sénatoriaux ont conféré à M. Mallarmé le droit de brimer, par sa présence au Sénat, les espoirs et les volontés de tout un département. Ces mêmes voix ont signifié à M. Duroux que les plus belles politiques de marchandage, les louvoiements les plus subtils, les carrières de caméléon les plus réussies avaient un terme.
Ceci est bien ; mais qu’on ne s’en réjouisse pas trop. Ce vote qui clôt une des carrières politiques les plus ruineuses pour l’Algérie et l’honnêteté, en ouvre une autre dont notre pays n’aura sans doute pas à se louer. Et ici peut-être faut-il cesser de rire et parler net. Car il n’est pas un homme de cœur qui n’éprouve un immense dégoût au milieu de semblables foires. L’aisance avec laquelle ces hommes politiques se meuvent dans une atmosphère de laisser-aller de sous-entendus et de compromissions en dit long sur leur endurcissement. Certes, personne n’est assez naïf pour croire que l’ambition puisse être servie par la probité. Mais il est dur de penser que ces élus vont représenter, conduire ou juger un peuple dont ni M. Duroux, ni M. Mallarmé (on peut en être sûr) n’ont jamais connu le cœur. Et c’est une consolation peut-être platonique de penser que pas un homme parmi nous n’accepterait de serrer ces mains entre lesquelles tant de pouvoirs sont rassemblés.
Dans tous les cas, les jeux sont faits. Aujourd’hui disparaît de la scène politique un homme dont on n’a pas encore mesuré la néfaste influence sur les destinées de notre pays. Cela est juste et bien, et ce n’est pas sans un immense soulagement que nous en recevons la nouvelle. Il ne s’agira plus, désormais, des actes politiques de M. Duroux, mais d’un long entr’acte qui commence pour, lui. N’accablons pas trop le vaincu. Mais tenons-nous sur nos gardes. C’est toujours à l’entr’acte, que, dans les cinémas, les marchands de pochettes-surprises font le mieux leurs affaires. Albert CAMUS.
Albert CAMUS.