Ls citoyennes tricoteuses
Olympe de Gouges n'a jamais évoqué les citoyennes tricoteuses et l'inverse est tout aussi vrai, à lire le magnifique livre de Dominique Godineau (sur la photo). Ce n'est pas tout à fait surprenant même si à trois jours près la mort d'Olympe est aussi la mort des sociétés populaires sans-culottes féminines, alors que les deux faits semblent sans lien.. C'est à la suite de la présentation du livre sur la Quinzaine littéraire que je me suis précipité pour l'acheter d'autant que j'avais un souvenir impérissable d'une intervention de l'auteur de la chronique, à un colloque à Albi. J-P Damaggio.
Elisabeth Guibert-Sledziewski
L’irruption des citoyennes
Dominique Godineau : Citoyennes tricoteuses, les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française
A force de répéter que la Révolution française est un mythe, et qu’elle n’a d’intérêt que comme fantasme dans la mémoire de la nation, les historiens du déni nous feraient presque oublier que cette Révolution a existé, et qu’elle reste un immense objet d’étude. Car en dépit des apparences, il y a encore beaucoup à explorer pour établir une connaissance claire et distincte de cette période, par endroits très défrichée, mais par endroits aussi, sauvage comme un site mérovingien.
C’est justement le cas de l’histoire des femmes révolutionnaires. Aussi étrange que cela puisse être, les vogues intellectuelles, les modes éditoriales, passablement polarisées sur les réalités féminines de toute nature, en particulier pendant les années 70, n’ont jamais suscité de travaux d’envergure sur les militantes de la Révolution. Ce refoulement, dont il serait intéressant de connaître les causes, a laissé subsister intactes des images d’Epinal à haute teneur sexiste et contre-révolutionnaire : mégères glapissantes, furies politisées, tricoteuses hystérieuses... on caricature les femmes qui se sont risquées dans la rue et à la tribune pour défendre leurs droits. Les leurs, ou plutôt ceux des classes populaires dont elles sont, à leur manière spécifique, les sentinelles... de sorte qu’on se demande si ce n’est pas aussi, en plus de la féminité, cette position compromettante qu’on a voulu punir. La voix du peuple est plus importune encore quand elle est celle de femmes bavardes, et ce mélange strident semble avoir découragé jusqu’aux historiens les plus sans-culottes, qui n’ont consacré aux citoyennes tricoteuses que des paragraphes hâtifs.
Il n’était pas obligatoire, sans doute, d’être une femme pour arracher les femmes de la Révolution à leur néant historiographique. Le fait est que ce mérite revient à une jeune chercheuse de l’Institut d’histoire de la Révolution française (Paris I), qui ne mâche pas ses mots pour dénoncer les impasses d’un savoir qui ne sait pas quoi faire des femmes : elles sont soit purement simplement oubliées, soit enfermées dans le ghetto de la littérature-sur-les-femmes, où leur époque fait office de décor. «Devenues des objets dignes de curiosité historique, elles n’accèdent pourtant pas au statut de sujets actifs de l’histoire révolutionnaire : leur interventions paraissent avoir surtout de l’intérêt pour l’histoire des femmes non pour celle de la Révolution. Comme si les femmes construisait leur histoire à côté de la grande histoire qui resterait masculine, et dont elles seraient seulement les éternelles victimes ».
Et Dominique Godineau de récuser, plus généralement, la coupure entre une démarche de type ethnologique, applicable aux femmes ou aux classes populaires, et une démarche historique noble, réservée aux objets de qualité — les hommes, les élites, bref, ceux qui ont des idées et pas seulement des mentalités, ceux qui sont des sujets.
On le voit, ce livre s’imposerait par sa seule nouveauté : un objet jusque là méconnu ou malmené, un corpus inédit — archives policières notamment — un parti épistémologique fécond. Mais c’est toute l’entreprise de Dominique Godineau, depuis la méticulosité du travail sur les sources, jusqu’à la parfaite maîtrise du récit historique, en passant par l’harmonisation réussie des multiples dimensions de l’étude — sociale, politique, événementielle, textuelle — oui, c’est tout ce grand livre qui force l’admiration. Comme les vrais classiques, il fait tout comprendre des petites choses en expliquant les grandes, et vice versa. Quoiqu’il soit démodé de de parler d’histoire totale — peut-être est- ce en effet un peu grandiloquent —- comment ne pas saluer ici le souci du tout ? Comment ne pas être sensible à la richesse d’une perspective qui fait voir à la fois ce que vivent les femmes du peuple, dans leur famille ou au travail (1ère partie), quels espoirs politiques elles nourrissent (2e partie), quelles figures idéologiques dominent leur quotidien révolutionnaire (3e partie), et enfin, ce que devient le mouvement féminin une fois la Révolution glacée (4e partie) ? Comment ne pas apprécier à leur juste — et rare — valeur ces analyses aiguës, qui à tout moment viennent faire passer entre les mailles de la description historique le fil de la réflexivité ?
Au lieu de répéter, comme ceux qui n’y voient qu’une aubaine pour dénigrer la Révolution, que les femmes ont été les victimes du nouveau régime, Dominique Godineau montre qu’en dépit du sexisme dominant dans les rangs du personnel révolutionnaire masculin, la grande aventure politique et sociale commencée en 89 a été l’occasion pour les citoyennes d’intervenir sur une scène publique jusque-là réservée aux hommes, et de poser en termes décisifs des problèmes qui n’ont cessé de hanter les générations à venir. La corrélation étroite entre mouvement des femmes et mouvement populaire fait apparaître les enjeux stratégiques d’un engagement féminin si souvent dépeint comme folklorique, ou, ce qui revient au même, totalement déphasé. Le contraste entre le progressisme des revendications et la misogynie frileuse des décisions, entre l’œuvre d’émancipation civile de la femme et le blocage de son émancipation civique, exprime des contradictions générales et fondamentales, dont la Révolution française n’a pas su venir à bout. Ce serait donc édulcorer la réalité révolutionnaire que de sous-estimer le rôle qu’y ont joué les femmes, notamment en suscitant un puissant refoulement hors de l’espace public.
Mais si, à la faveur de ce refoulement des femmes, ce sont aussi les classes populaires qui sont renvoyées dans leurs foyers par la Révolution bourgeoise, l’argument ne sera pas le même dans les deux cas. Aux pauvres, on opposera leur situation sociale de non propriétaires, qui les rend inaptes à faire de bons citoyens. Aux femmes, on opposera leur nature, que par définition elles ne peuvent modifier. Contestons donc l’emploi fait par Dominique Godineau d’un vocabulaire naturaliste pour caractériser le combat théorique en faveur de l’égalité des sexes en la matière, la référence à la nature est du côté de la réaction ! Et du reste à chaque fois que la Révolution a déclaré des droits, ne les a-t-elle pas justement arrachés à la sphère du droit naturel pour les installer dans celle du droit positif ? Il fallait bien faire une petite objection...
Alinéa, 382 p.

