Michéa sur sud ouest
Je donne ce document à titre d'info avec une photo qui nous sort des photos habituelles du personnage. Rien de nouveau sur le soleil. JPD.
Article de Sud-Ouets décembre 2023
Benjamin Ferret
b.ferret@Sudouest.fr
Vive critique de la société telle qu'elle se développe. « Extension du domaine du capital » (Albin Michel 272 p.. 20.90 €) permet à Jean-Claude Michéa d’évoquer l'urgence qu'a la société à «préserver les dernières chances d’un monde décent et écologiquement habitable ». Rédigé dans le village des Landes où il vit, l'ouvrage approfondit et réactualise la pensée de ce philosophe anticapitallste et décroissant, au fil d’entretiens, de chapitres et de notes.
Jean-Claude Michéa a quelque chose d'un taureau de combat attaquant le rouge. Professeur de philosophie rentré dans l’arène des idées en 1995, suite à la parution de « Orwell, anarchiste tory » sa charge se fait chaque fois plus rugueuse contre sa propre famille. Penseur « socialiste, populiste et anarchiste », enfant d’anciens résistants communistes, sa cible principale reste néanmoins au fil de ses publications le spectacle du capitalisme.
D'avoir dénoncé, dans son premier essai, la « remise en question des certitudes fondamentales de la gauche », en s'appuyant sur les textes de l’auteur de « 1984 » Jean-Claude Michéa a fait peur aux bien-pensants et convaincu ses premiers adeptes. Cette critique initiale, suivie d'autres bravades, lui ont ainsi valu d'être blâmé par les intellectuels post-mitterrandiens. Fréquenter l'anarchiste de droite Antoine Blondin et déclarer préférer boire un verre avec un confrère de mes amis, plutôt que de discuter politique sur un trottoir» avait eu les mêmes conséquences pour son père, Abel Michéa journaliste sportif chargé de couvrir le Tour de France pour L'Humanité».
Désigné coupable de montrer que cette nouvelle gauche se fourvoie en privilégiant les questions sociétales aux combats sociaux Jean-Claude Michéa a même été catalogué comme réactionnaire lorsqu'il s'est permis de douter de la religion du progrès. Marqué au fer brun, ce châtiment médiatique, loin de l’avoir fait se résigner, lui a assuré un certain lectorat - de tous bords - et lui donne la force d'affûter sa dialectique contre « le progressisme culturel citadin » qui s’épanouit dans « le monde sans âme du capitalisme contemporain ».
Thébaïde
Cette « bourgeoisie verte » installée dans une quinzaine de métropoles, Jean-Claude Michéa la regarde désormais de loin, comme un Français sur trois, au travers d'écrans montrant « une dérive foncièrement élitiste et hyper-urbaine ». Voilà sept ans que l'enseignant en retraite, aujourd’hui âgé de 73 ans, et sa compagne Linda façonnent leur thébaïde dans un village du Bas- Armagnac (1).
« Ils sont arrivés incognito. Moi-même on m'a dit que c’était un philosophe connu lors d'une manifestation où il était. Mais je suis sûre que dans le village, certains l'ignorent encore. On a juste vu que c'étaient des gens bien, qui aiment vivre à la campagne, sans vouloir nous dire ce que l'on doit y faire ». rappelle la maire de cette commune des confins des Landes et du Gers.
Attablé avec Linda dans un café de Mont-de-Marsan, au matin du lundi 6 novembre, Jean- Claude Michéa l'admet : « Cette expérience quotidienne du rural profond m'a donné l'occasion de m'affranchir une fois pour routes de cette étroitesse d’esprit inhérente à toute vision purement citadine de la vie. » Né dans le XIIéme arrondissement parisien des années 1950, « où il y avait encore un esprit de village », lassé du spectacle proposé par Montpellier où il a enseigné en classe de terminale depuis la fin des années 1970, l'agrégé de philosophie doit au « goût du ruralisme » de sa compagne d'avoir quitté l'Hérault.
Ancienne institutrice en Nouvelle-Calédonie cette fille de maraîchers vietnamiens a « la main verte et la paysannerie dans le sang » pour assurer la bonne marche du foyer. « La seule chose qui me manque, c'est de ne pas pouvoir jouer au football », s’amuse le philosophe. Dans une démarche décroissante qui est non sans rappeler celle de George Orwell, établi à la fin de sa vie sur l’île écossaise de Jura, dans les Hébrides, Jean-Claude Michéa éprouve dans l'Armagnac le quotidien d'une vie simple et la découverte des tâches manuelles.
Tonton flingueur
Convaincu que rester sur place en laissant aller le progrès suffit à le rendre heureux, il ne peut toutefois s'empêcher « d'observer les désordres du monde libéral depuis un petit village. » Au contact « des gens ordinaires » ces Landais dont l'archaïsme de certains usages et coutumes en ferait « des modèles de générosité et de décence commune ». Jean- Claude Michéa voit « une France populaire rendue médiatiquement invisible».
Les cimetières, sous sa plume, ne finissent d’accueillir de nouveaux noms. Tonton flingueur de cette époque mondialisée et ultra-connectée, Jean-Claude Michéa défouraille à tout va. Il pointe le paradoxe de la droite conservatrice qui « vénère le marché tout en maudissant la culture qu’il engendre ». Il cible la radicalisation de la gauche métropolitaine, convertie au wokisme et à Netflix : «De Jean Jaurès à Sandrine Rousseau et le colonialisme vert, on a dévalé la pente ! »
Il tire sur les incohérences intellectuelles de tous, soutenu par« un trépied philosophique» formé de Guy Debord. Karl Marx et George Orwell. Ils lui permettent d’étayer ses réflexions, souvent nés d’une discussion.
Nouvelle munition
« La philosophie ne commence jamais d’emblée. Elle se greffe à quelque chose, survient d’elle- même dans une conversation » souligne Jean-Claude Michéa. Lunettes cerclées de bleu, bonnet et veste en cuir posée sur un teeshirt, il offre un exemple. « Les chasseurs ont été les premiers à venir nous voir, lorsque nous avons emménagé dans notre maison. Ils voulaient savoir si nous les autoriserions à passer sur notre terrain. »
Au-delà des coups de fusil qu’il a pu entendre, ces damnés du nouveau millénaire lui ont offert une nouvelle munition ; « C’est assez curieux que la bourgeoisie verte et métropolitaine se montre généralement beaucoup plus discrète sur le fait que ses propres trottinettes électriques causent désormais trois fois plus de morts accidentelles que la chasse paysanne traditionnelle. »
(1)Adepte du « pour vivre heureux, vivons cachés » Jean-Claude Michéa a demandé que le nom du village des Landes où il habite ne soit pas mentionné.
