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Vie de La Brochure
19 janvier 2024

Clin d'oeil à Hugo Pratt

Aujourd'hui, clin d'oeil à Hugo Pratt. Dès 1945, peut-être sous l'influence des comics des USA, l'Italie des Fumetti prend cet art au sérieux alors qu'en France sous l'effet d'une cassure entre culture savante et populaire la BD est resté un art mineur. Merci Corto Pratt. J-P Damaggio

Hugo Pratt 1995

Nouvel Obs 24 août 1995

Corto Maltese est triste, Hugo Pratt nous a quittés. Mettant un terme à l'œuvre- fleuve de celui qui est sans doute le plus grand auteur de romans en bandes dessinées. Devenu, pour plusieurs générations de lecteurs, un véritable mythe, qui dépasse de très loin le petit monde des amateurs de BD. Quelques repères : naissance près de Rimini en 1927, enfance à Venise, dans l'Italie fasciste, puis en Ethiopie ; premières publications en 1945 dans «Asso di Picche», où il met en scène un justicier masqué ; découverte, en 1950, de l'Argentine, où il fait ses classes de créateur de récits d'aventure en BD.

Mais c'est en 1967 qu'apparaît pour la première fois, dans la revue « Sgt. Kirk », un étonnant héros, dandy-aventurier, éternel voyageur et « gentilhomme de fortune », Corto Maltese. Dès le début, le personnage est nourri de toutes les lectures de son créateur. Hugo Pratt a dévoré Stevenson, Conrad ou Jack London. Suivi la trajectoire de personnages réels : Rimbaud, Lawrence d'Arabie, Raspoutine... Intégré les influences des grands maîtres des comics américains : Milton Caniff, Lee Falk, Will Eisner... Du cinéma, il aura emprunté le goût du découpage rigoureux et la fascination d'ensorcelantes femmes fatales.

La galerie de portraits des égéries de Corto est impressionnante : Lady Rowena, l'espionne allemande, ou Marina Seminova, une aristocratique Vénus à la fourrure croisée dans un train en Sibérie, sont des incarnations de Marlène. Hollywood eut volontiers adopté la petite Esmeralda de Buenos Aires, la diaphane joueuse de harpe irlandaise, la hiératique princesse d'Abyssinie, la Brésilienne au don de double vue ou la petite révolutionnaire chinoise. Autant de « caractères » formidables, auxquelles le dessinateur a donné les pommettes hautes et l'œil creux des grandes séductrices hollywoodiennes. Il invite même, en guest star, Louise Brooks, en Polonaise exilée à Venise. Pour la petite histoire, Hugo Pratt avait rencontré en 1983 la comédienne fétiche de Pabst, grâce à Guido Crépax, autre Italien créateur de bandes dessinées fasciné par le visage de Loulou...

C'est que le dessinateur brasse indifféremment la réalité, le mythe et l'imaginaire. A travers les voyages de Corto, il tisse sur la planète un réseau qui englobe l'Abyssinie de Rimbaud et la Chine de Mao, le Buenos Aires de Borges et le Bahia de Jorge Amado. D'un continent l'autre, il entrelace les fils de multiples correspondances, définissant un espace romanesque à la manière d'Umberto Eco, avec qui il avait bien plus d'un point commun. L'aventure est aussi intérieure, mentale, voire ésotérique : dans cet univers, les sortilèges de Venise rejoignent les démons des Caraïbes, la harpe de la sorcière celtique répond aux prophéties de « Bouche dorée » la Brésilienne.

Pour transcrire en images et en bulles ce fabuleux voyage, Hugo Pratt s'est forgé un style unique, d'une élégance, d'une virtuosité époustouflantes. Stylisation idéale qui fait des paysages autant de tremplins pour l'imaginaire. Une ligne d'horizon, un bateau-tache d'encre, quelques traits légers sur le ciel blanc pour matérialiser les oiseaux marins et voilà créé le grand océan baudelairien. La silhouette ondoyante d'un chat sur les pavés à peine esquissés, et nous voilà saisis par la nostalgie de Venise. Et quand le narrateur semble briser la continuité de l'action en jouant ainsi avec le vide, il s'agit, plus que de la respiration nécessaire à tout roman d'aventures, du véritable vertige de l'infini.

Pour Hugo Pratt, créateur d'un monde où se côtoyaient indifféremment souvenirs, lectures et fantasmes, la frontière entre fiction et réalité était des plus floues. Tout naturellement, en inventant Corto Maltese il a forgé sa propre légende, n'hésitant pas à romancer sa vie, pourtant déjà assez riche en pérégrinations, rencontres singulières, trichant même parfois (touchante coquetterie) sur sa date de naissance... Pratt et Corto : deux destins qui se rejoignent et se confondent. Et qu'importe si son physique de Bouddha n'avait rien à voir avec celui de son héros, mince et élégant, d'une beauté presque féminine, impeccablement sanglé dans son uniforme. Une silhouette qu'on notera au passage très « années 70 » (épaules étroites, pantalon large).

A Paris, c'est au bord de la Seine, à l'ombre de Saint-Julien-le-Pauvre, dans une maison médiévale, que le père de Corto avait l'habitude de jeter l'ancre. A l'Hôtel Esmeralda, on pouvait le rencontrer dans les petits salons obscurs et biscornus hantés par un chat et sa maîtresse, mystérieuse femme brune. Dans la pénombre, on l'écoutait parler d'éternelles aventures, sur les océans mais surtout dans les livres. De l'île Saint-Louis qu'il aimait, parce qu'il y décelait de troublantes similitudes avec sa sérénissime Venise. Sur les rives du lac Léman, une longue maladie », selon l'expression de rigueur, fut son ultime et mortelle randonnée. Mais Corto Maltese n'a pas fini de nous faire voyager.

MARJORIE ALESSANDRINI

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