L’école : loi Jospin et évaluation
Je le reconnais, je ne me suis jamais assez intéressé à l’histoire de l’école. Quelques notes ici ou là. Et comme je ne suis pas le seul on a l’impression qu’en 2024, grâce à une ministre qui voulant jouer la sincérité s’est racontée une histoire lamentable (impossible de savoir si elle y croit), chacun réinvente la lune. Or la loi Jospin de 1989 s’affrontait aux mêmes problèmes que ceux d’aujourd’hui et je me dis qu’elle n’a pas dû les résoudre.
Ceci étant j’ai eu envie de revenir sur un point mis en annexe de cette loi : la mise en place des évaluations au CE2.
Les enfants ont toujours été notés de 0 à 10 puis avec Mai 68 de A à D ce qui n’était pas une évaluation telle celle lancée en 1989 et dont j’ai eu du mal à découvrir une publication du bilan au fil des ans.
En 2004 le SNUipp indique : « Les évaluations en fin de CE2 et de 6ème seront utilisées pour vérifier l’acquisition du socle commun et serviront « à calculer les moyens donnés aux établissements car il ne faut pas seulement donner aux zones en difficulté mais en fonction des élèves en difficulté » souligne le ministre. L’utilisation de ces deux évaluations demande à être clarifiée. Pour le SNUipp elles ne doivent en aucun cas conduire à une stigmatisation des élèves, mais permettre la mise en œuvre de dispositifs de rémédiation pour l’ensemble de la classe. »
Mais non, l’utilisation n’a pas à être clarifiée mais à être confortée à la création de… l’O.C.D.E !
Je n’ai jamais digéré « la loi Jospin » mais je vais m’en tenir ici à cet aspect « évaluation ». Ayant enseigné deux ans dans une école élémentaire en Louisiane, j’ai tout de suite compris qu’une fois de plus on importait en France un dieu propre aux USA : l’évaluation. Et c’est alors que j’ai fait le lien avec la création à l’école élémentaire, dans la foulée de la rénovation pédagogique des années 1970, des «disciplines d’éveil» en lieu et place de l’histoire, de la géographie et des sciences qu’ensuite Chévènement a voulu mettre à mal.
Qu’est ce que l’OCDE ?
Cet organisme économique date de 1961 et est une émanation de la politique des USA suite au plan Marshall. Un organisme qui en conséquence ne veut que notre bonheur. En matière éducative, car dans ce domaine aussi l’organisme a des recommandations, il s’agit d’imposer des normes et standards mondialisés à l’aune desquels ces mêmes systèmes vont ensuite être évalués, condition implicite pour rester dans le peloton de tête de l’économie mondiale. Sauf que les systèmes éducatifs sont si variés à travers le monde qu’une évaluation standardisée paraissait impossible !
La première étape de l’opération consistait à transformer les disciplines en apprentissages transversaux (disciplines d’éveil), puis les savoirs en compétences et les compétences peuvent être non pas notées mais évaluées…
Et il revenait à la branche pédagogique de la gauche (que j'ai bien connu) de mettre en œuvre cette opération présentée comme scientifique et rassurante pour les enseignants : leurs notes des élèves pouvaient être subjectives, les résultats de l’évaluation étaient objectifs (même si les variations dans les conditions du passage des épreuves pouvaient faire douter de la dite objectivité).
Sauf que les résultats importaient peu à partir du moment où petit à petit des normes standardisées se mettaient place en France et ailleurs suivant des directives économiques qui seront finalement reprises et mises en place par la loi Jospin (et je ne vais pas m’étendre sur le rôle de Bourdieu dans cette opération).
Nous sommes en 1989 au moment de la mise en place de la dite « révolution conservatrice» qui en tant que révolution ne voulait pas conserver le passé (le capitalisme n’a jamais été conservateur) mais conserver les maîtres du pouvoir économique. Et je ne dis rien de l’autre révolution qui vient frapper de plein fouet le gouvernement Jospin avec l’affaire du foulard.
Enfin, alors que le ministre de l'Education était censé présenter annuellement un rapport sur l'application de la loi (art. 25), nul rapport n'a jamais été présenté.
Avec Jospin est né « l’élève au centre » comme pour s’opposer à ceux qui disaient « le savoir au centre » or n’importe quel enseignant dans sa classe sait très bien que parce qu’il met les connaissances au centre il se doit d’agir en tenant comporte des réactions des élèves. Encore une fausse contradiction pour nous amuser pendant que la caravane de l’OCDE passe !
Ainsi vient de revenir la question du redoublement. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre mais de comprendre que si l’enfant qui redouble doit réentendre le même discours, le bénéfice est en partie perdu, mais s’il redouble dans des conditions différentes, alors il va évoluer. Là aussi je conteste l’idée que si une notion n’est pas comprise par l’enfant, il suffit de répéter, répéter oui, mais en présentant d’autres portes d’entrée à l’enfant (là oui il y a pédagogie).
L’histoire de l’école s’avère être typiquement l’histoire des succès et des échecs de la gauche. N’oublions pas que la loi Jospin a été d’abord une façon de régler son compte au projet très différent, de Michel Rocard, son adversaire numéro 1 dans la course à la présidence ! Et dans les wagons de cette loi, se mettait en place la transformation profonde du syndicalisme enseignant avec la mort de la F.E.N.
Jean-Paul Damaggio
P.S. Pour la petite histoire à la rentrée 1990 une journaliste de La Dépêche avait demandé à son ami Léonetou qui elle pouvait interroger sur la création du corps des profs des écoles, et voilà comment je me suis retrouvé avec photo à l’appui sur notre grand quotidien local.