Canalblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Vie de La Brochure
30 janvier 2024

Engels par Eleanor Marx

eleanor marx

En août 1895 à la mort d’Engels, la revue Devenir social a traduit un texte ancien d’Eleanor. C’est ma première lecture de la fille de Marx. Un résumé de sa vie est présenté ICIJe sais qu’il existe de belles biographies d’Eleanor mais dans l’ensemble cette fille de Marx, la plus active, les plus « exploitée » par Marx, mérite donc que je propose ce clin d’œil avec la reprise d’un texte ancien (1890) pour la première fois en français en 1895 où la femme de Marx est si présente à la fin. J-P Damaggio

Le texte d'Engels

Le 28 novembre 1870, Frédéric Engels aura atteint sa soixante dixième année. C’est un anniversaire que célébreront les socialistes du monde entier. A celte occasion, mon ami le Dr Victor Adler m'a demandé d’écrire, pour les lecteurs de la Socialdemokratische Monaltschrift, une courte notice sur le chef reconnu du parti socialiste.

Pour une lâche aussi ardue, bien des conditions seraient nécessaires. Je n'ai pour moi que de connaître Engels depuis que je suis née. La question reste ouverte, de savoir si une longue intimité est une condition favorable pour bien connaître quelqu’un. Qui connaît-on moins bien que soi-même?

Pour écrire une biographie de Marx et d’Engels — car la vie d’œuvre de ces deux hommes est si intimement mêlée qu’il est impossible de les séparer — il faudrait faire l’histoire du développement du socialisme «du socialisme utopique au socialisme scientifique », et il faudrait y ajouter l’histoire de tout le mouvement ouvrier depuis à peu prés un demi-siècle. Ces deux hommes, en effet, ne se sont pas contentés d’être des chefs intellectuels, des théoriciens, des philosophes, vivant isolés et à l’écart de la vie ouvrière, ils ont toujours pris part à la lutte, au premier rang, soldats de cette révolution dont ils formaient l’état-major. Il n’y a qu'un seul homme qui pourrait écrire cette histoire; espérons qu’il la pourra faire encore.

La vie d’Engels est si connue maintenant que quelques courtes notes seront suffisantes; quant à ses travaux littéraires ou scientifiques, ce serait, de ma part, manque de modestie d’essayer d’en faire une analyse; ils sont d’ailleurs universellement connus. Il me suffira de donner un tableau d’ensemble. J’essayerai de présenter une esquisse de l'homme, de sa façon de vivre, et je pense ainsi être agréable à plus d’un, à l’exception, bien entendu, de ces gens qui ont une peur mortelle d’être corrompus par le «culte des autorités ». Pour moi, je pense que, pour nous tous qui vivons des travaux d’Engels, sa vie peut servir d’exemple et qu’elle sera un encouragement.

Frédéric Engels est né à Barmen, le 28 novembre 1820. Son père était fabricant (il ne faut pas oublier qu’à ce moment les provinces rhénanes étaient économiquement de beaucoup plus développées que le reste de l’Allemagne); sa famille était très considérée. Jamais enfant ne ressembla moins à son milieu. Frédéric devait être pour sa famille un «atroce petit canard». Peut-être ne comprend-elle pas même maintenant que le petit canard était un « cygne ». C’est de sa mère qu’il a hérité sa gaieté de caractère.

Il commença ses études à Barmen et les acheva au gymnase d’Elberfeld. Il eut d’abord le dessein de suivre les cours de l’Université, mais son aversion pour l’enseignement qu’on y donnait et aussi les affaires de sa famille firent abandonner ce plan. Un an après avoir terminé ses études et passé l’examen final, il entra dans une maison de commerce à Barmen, puis, pendant un an, il servit comme volontaire à Berlin. En 1842, Engels fut envoyé en Angleterre, à Manchester, dans la maison de commerce où son père avait des intérêts engagés. Il y demeura deux ans. On ne peut exagérer l’importance qu’eurent, pour lui ces deux années passées dans la grande industrie, dans le pays classique du capitalisme. Et ceci peut servir à caractériser l’homme : pendant qu’il réunissait les matériaux nécessaires pour la publication de son ouvrage sur Die Lage der arbeitenden Klassen in England, il prenait une part active au mouvement chartiste et collaborait régulièrement au Northern Star et au New moral world d’Owen.

Engels retourna en Allemagne en 1844 en passant par Paris où, pour la première fois, il se rencontra avec l’homme avec lequel il était en correspondance depuis longtemps et qui devait devenir l’ami de toute sa vie — Karl Marx. Le premier résultat de cette rencontre fut la publication en commun de Die heilige Familie et le commencement d’une œuvre qui fut terminée plus tard à Bruxelles et dont Marx, dans sa Kritik, et Engels, dans son Feuerbach, nous ont raconté les vicissitudes. « Le manuscrit, deux forts volumes in-8°, était depuis longtemps chez un éditeur en Westphalie, quand nous reçûmes la nouvelle que les circonstances n'en permettaient plus l’impression. Nous abandonnâmes le manuscrit à la critique mordante des souris, d’autant plus volontiers que nous avions atteint notre but principal — la compréhension de soi-même.

Cette même année, Engels écrivit Die Lage der arbeitenden Klassen in England qui est si vraie, maintenant encore, que les ouvriers anglais pensaient qu’elle venait d’être écrite, lorsqu’il y a quelques années parut la traduction anglaise ! Engels écrivit à ce moment, différents essais, quelques articles, etc. De Paris, Engels retourna à Barmen, mais pour peu de temps seulement.

En 1845, il suivit Marx à Bruxelles où, véritablement, commença leur travail en commun. La somme de travail qu’ils fournirent à ce moment est considérable. Ils fondèrent aussi une « association des ouvriers allemands», et c’est là le plus important, ils entrèrent dans la « ligue des justes » qui devint, plus lard, la célèbre « ligue des communistes» qui portait en elle le germe de l’«Internationale». Marx, à Bruxelles, Engels, à Paris, furent, en 1847, les théoriciens de la «ligue des justes». Pendant l’été de cette année eut lieu, à Londres, le premier congrès de la ligue. Engels y assistait comme délégué des associés de Paris. Un second congrès, auquel Marx prit part, eut lieu pendant l’automne de cette même année. L’œuvre accomplie tout le monde la connaît aujourd’hui : Le manifeste du parti communiste.

De Londres, les deux amis passèrent à Cologne où ils purent déployer toute leur activité pratique. Elle est écrite dans la Newerheinische Zeitung et dans le procès des communistes de Cologne.

Les nécessités du moment et l’expulsion de Marx séparèrent les deux amis pour longtemps. Marx vint à Paris, Engels se rendit dans le Palatinat; il prit part au soulèvement badois. Il assista à trois batailles et tous ceux qui l’avaient vu au feu parlèrent longtemps de son sang- froid extraordinaire et de son mépris absolu de tout danger.

Engels a publié, dans la New Rheinische Revue, un travail sur l’insurrection badoise. Lorsque tout espoir fut perdu, il partit un des derniers pour la Suisse et de là pour Londres où Marx, après son expulsion de Paris, s’était également rendu.

Alors commence dans la vie d’Engels une nouvelle phase. Toute activité politique était devenue, pour le moment, impossible. Marx se fixa à Londres, Engels revint à Manchester comme commis dans la fabrique de colon dans laquelle son père était intéressé. Pendant 20 ans, Engels fui condamné à ce travail forcé de la vie de bureau, et pendant 20 ans, les deux amis n’eurent que de rares occasions de se trouver réunis. Cependant, leurs relations ne furent jamais interrompues. Un de mes premiers souvenirs me reporte à l’arrivée du courrier de Manchester. Les deux amis s’écrivaient presque tous les jours et je me souviens encore de Mohr, c’est ainsi qu’on appelait mon père à la maison, parlant à la lettre pendant qu’il la lisait, comme si celui qui l’avait écrite était présent : « Mais ce n’est pas ça du tout» ou bien « tu as raison », etc. Mais ce dont je me souviens le mieux, c’est la façon dont Mohr riait en lisant les lettres d’Engels et si fort, que les larmes lui coulaient sur le visage.

A Manchester Engels n’était pas isolé. Il y avait là Wolff « le hardi, fidèle, noble précurseur » auquel le premier volume du Capital est dédié et qu’on appelait à la maison Lupus; plus tard vinrent l’ami dévoué de mon père et d'Engels, Sam Moore (qui a, avec mon mari, traduit le « Capital » en anglais) et aussi le professeur Schorlemer, un des chimistes les plus renommés de ce temps. Mais si l’on fait abstraction de ces deux amis, c’est avec épouvante qu’on songe à ce que durent dire ces vingt années pour un tel homme ! Ce n’est cependant pas qu’Engels se soit jamais plaint ! Au contraire, il accomplissait sa tâche avec entrain et sérénité, comme s’il n’y avait eu rien au monde de préférable à aller à son bureau, et à s’asseoir à son bureau. J’étais avec Engels quand ce travail forcé prit fin et je compris alors ce que toutes ces années avaient été pour lui. Je n’oublierai jamais le cri de triomphe : «c’est pour la dernière fois » qu’il poussa lorsque, le matin, il mit ses souliers pour prendre pour la dernière fois le chemin du bureau. Quelques heures après, nous étions assis sur la porte à l’attendre, et nous le vîmes venir à travers le petit champ qui était devant sa maison, il agitait sa canne en l’air et chantait et rayonnait de joie. Le soir, ce fut une fête au champagne. Nous étions tous à la joie. Lorsque j’y repense maintenant, les larmes me viennent aux yeux.

En 1870, Engels vint à Londres et prit immédiatement sa part du grand travail de l’ «Internationale» ; il était membre du comité exécutif comme associé correspondant pour la Belgique et plus lard il le fut aussi pour l’Espagne et l’Italie. L’activité littéraire d’Engels était extraordinairement multiple. Articles, brochures, etc., se succédèrent sans fin de 1870 à 1880; mais l’ouvrage le plus important fut Herrn Eugen Duhring’s Umwolzung der Wissenschaft qui parut en 1873. Il est aussi inutile de parler de l’influence et de l'importance de cet ouvrage que du Capital.

Pendant les dix années qui suivirent, Engels vint tous les jours chez mon père; souvent ils allaient promener tous deux, souvent aussi ils restaient à la maison, allant et venant dans la chambre de mon père. Chacun avait son côté favori, et l’un et l’autre marquèrent leurs propres trous par leurs volte-face aux coins de la chambre. Ils discutaient sur plus de choses que n'en rêve la philosophie de beaucoup de gens, souvent aussi ils se taisaient tout en marchant l’un à côté de l’autre. Ou bien chacun parlait de ce qui l’occupait principalement à ce moment jusqu'il ce que, riant aux éclats, ils s’avouaient que, pendant la dernière demi-heure, ils avaient chacun parlé de choses différentes.

Que de choses on pourrait raconter de celle époque! L’Internationale, la Commune, les mois où notre maison ressemblait à un asile où tous les exilés étaient les bienvenus ! En 1881, ma mère mourut et mon père, dont la santé était ébranlée, resta absent de l’Angleterre pendant quelques mois. Il mourut en 1883.

Ce qu’Engels a fait depuis, tout le monde le sait. II consacra la plus grande partie de son temps à la publication des œuvres de mon père, à la correction des nouvelles éditions et à la révision des traductions du Capital. Ce n’est pas à moi à parler ni de ce travail, ni de ses travaux originaux. Ceux-là seulement qui ont connu Engels pourront apprécier la quantité de travail qu’il fournissait chaque jour. Italiens, Espagnols, Hollandais, Danois, Roumai ns (il possède admirablement toutes ces langues), sans parler des Anglais, des Allemands et des Français, —tous venaient chez lui pour trouver l’appui de ses conseils.

Pour chacune des nombreuses difficultés que nous rencontrons, nous qui travaillons dans les vignes de notre seigneur, le peuple, — nous allons chez Engels. Et ce n’est jamais en vain que nous nous adressons à lui. Le travail que tout cela lui demandait dans ces dernières années eût été une charge pour une douzaine d’hommes ordinaires. Et Engels a beaucoup encore à faire pour nous et il le fera !

 C’est là une simple esquisse de sa vie, c’est en quelque sorte le squelette de l’homme — non l’homme lui-même. Pour donner la vie à ce squelette, je sais toute mon insuffisance et peut-être la tâche était-elle au-dessus de chacun de nous. Nous sommes encore trop près de lui pour le bien voir, Engels a 70 ans, mais il n’y parait pas. Son corps est encore aussi jeune que son esprit. Il porte ses six pieds de haut et un peu plus si légèrement qu’on ne le croirait pas si grand. Il a toute la barbe, qui fuit de côté et qui commence maintenant il devenir grise. Ses cheveux sont bruns sans un seul filet blanc, du moins une recherche attentive n’a pas permis d’en découvrir. Si son aspect est jeune, il est plus jeune encore qu’il ne le parait. Il est l’homme le plus jeune que je connaisse. Et autant que je me souviens il n’a pas vieilli dans ces vingt dernières années.

J’ai voyagé avec lui en Irlande en 1860 (et comme il voulait à ce moment écrire l’histoire de l’Irlande, « la Niobé des nations », il était particulièrement intéressant de visiter ce pays avec lui) et puis en Amérique en 1888. En 1869, comme en 1888, il était l’âme de tous les cercles dans lesquels il se trouvait.

A bord des transatlantiques « City of Berlin » et « City of New York » il était toujours prêt, quel que fut le temps, à une promenade sur le pont ou à boire un verre de « lager ».

Je veux m’arrêter encore sur un côté du caractère de mon père, qui appartient aussi à Engels, et j’insisterai d’autant plus que ce côté est plus inconnu et méconnu. On a toujours représenté mon père comme une sorte de Jupiter cynique et sardonique, toujours prêt à lancer son tonnerre contre ses amis comme contre ses ennemis. Mais celui qui, même une seule fois, a pu voir ses beaux yeux bruns, si pénétrants et si doux, si pleins d’humour et de bonté; celui qui a entendu son rire contagieux, celui-là sait que le Jupiter moqueur et froid est un être de pure imagination. Il faut en dire autant d’Engels. On le représente d’ordinaire comme un autocrate, un dictateur, un critique mordant. Cela n’est pas. Il n’y a peut-être jamais eu personne d’aussi doux aux autres, plus secourable à tous. Je ne veux pas parler de sa bonté inépuisable envers les jeunes. Il en est dans tous les pays qui pourraient apporter leur témoignage. Je puis dire seulement que je l’ai vu souvent laisser de côté ses travaux personnels pour être utile à quelque jeune. Il n'y a qu’une chose qu’Engels n’a jamais pardonné — la fausseté. Un homme qui n’est pas vrai envers lui, plus encore celui qui n’est pas fidèle à son parti, ne trouve aucune pitié auprès d’Engels. Ce sont, pour lui, des péchés impardonnables. Engels ne connaît pas d’autres péchés. Je veux encore indiquer un autre trait caractéristique. Engels, qui est l’homme le plus exact du monde, qui a plus que n’importe qui un sentiment très vif du devoir et surtout de la discipline envers le parti — n’est pas le moins du monde un puritain. Personne, comme lui, n’est capable de tout comprendre et partant personne ne pardonne si aisément nos petites faiblesses.

Ses connaissances sont extraordinairement variées. Rien ne lui est étranger : histoire naturelle, chimie, botanique, physique, philologie (il balbutie en 20 langues, disait le Figaro en 1870), économie politique et last not least la tactique militaire. En 1870, au montent de la guerre franco-allemande, les articles qu'Engels publia dans le Pall Mail furent très remarqués, car il y prédit la bataille de Sedan et l'anéantissement de l’armée française. C’est depuis ces articles qu’il fut surnommé le général. Ma sœur l’appelait le «général Staff». Le nom est resté, et, depuis, Engels est, pour nous, le général. Aujourd’hui, ce nom a une signification plus étendue. Engels est le général de notre armée ouvrière. Voici un exemple encore de sa bonté : Le Dr Foote, l’éditeur du Freethinker, fut condamné à une année de prison; mon mari prit l’affaire en main, alors qu’il ne se trouvait personne qui voulût s’en occuper. Pour venir en aide au Dr Aveling et à Foote, qu’il n’avait jamais vu et avec lequel il n’avait aucun point commun, il écrivit, pour la revue de Foote, Progress, un essai très remarquable sur l’apocalypse de Jean !

Il est encore une autre caractéristique d’Engels — peut-être la plus importante — son désintéressement. Alors que Marx vivait encore, il avait l’habitude de dire : « J’ai été deuxième violon et je crois être arrivé à une certaine virtuosité; j’étais rudement content d’avoir un premier violon tel que Marx ». Aujourd'hui, c’est Engels qui dirige l'orchestre et il est simple et modeste comme s’il était, suivant son expression, « second violon ». J’ai eu l’occasion, comme beaucoup d’autres, de parler de l’amitié qui liait mon père et Engels, une amitié qui deviendra historique comme celle de Damon et de Pythias; mais en terminant ces notes, je dois parler de deux autres amitiés qu’il a dues à ses rapports avec Marx et qui partagent en deux sa vie et ses travaux.

C’est, d’abord, l’amitié qu’il eut pour ma mère et celle qu’il eut pour Hélène Demuth, morte le 4 novembre de celle année et qui repose dans le caveau de mes parents. Engels a prononcé les paroles suivantes sur la tombe de ma mère ;

« Mes amis ! La femme de cœur que nous enterrons était née en 1814, à Salzwedel. Son père, le baron de Westphalie, fut nommé conseiller d’État à Trier bientôt après, où il se lia d’amitié avec la famille Marx. Les enfants grandirent ensemble. Ces deux riches natures se comprirent. Lorsque Marx partit pour l’Université, leur avenir était déjà décidé.

Le mariage eut lieu en 1813, après la suppression du « Rheinische Zeitung» que Marx avait dirigé pendant quelque temps. Depuis, Jenny Marx a non seulement partagé le sort, les travaux, les luttes de son mari, mais elle y a apporté sa grande intelligence et son ardente passion. Le jeune couple se rendit à Paris en exil volontaire qui ne se changea que trop tôt en exil forcé. Le gouvernement prussien poursuivit Marx jusque-là et je regrette de constater qu’un homme comme Alexandre de Humboldt a contribué à obtenir contre Marx l'arrêté d’expulsion, La famille se réfugia à Bruxelles. Survint la révolution de février. Au moment des agitations qui éclatèrent à Bruxelles, on ne se contenta pas d’arrêter Marx, le gouvernement belge fit, sans motifs, jeter sa femme en prison.

La révolution de 1848 était abattue l’année suivante. Nouvel exil, d’abord à Paris, puis après une nouvelle intervention du gouvernement français, à Londres. Ce fut alors pour Jenny Marx l’exil avec ses horreurs. Elle aurait pu surmonter le désespoir où l’avait plongée la mort de ses deux fils et d’une de ses jeunes filles; mais que le gouvernement et l’opposition bourgeoise, depuis les libéraux jusqu'aux démocrates, s'entendissent pour accabler son mari sous les calomnies les plus misérables et les plus basses, que toute la presse lui fût fermée pour lui enlever tous moyens de défense, pour le laisser, momentanément, désarmé devant ses adversaires, cela laissa en elle des traces profondes. Et cela dura longtemps.

Mais enfin, le prolétariat européen retrouva des conditions qui lui permirent de se mouvoir plus librement. L’Internationale était fondée. La lutte de classes du prolétariat pénétrait successivement tous les pays et à l’avant-garde son mari prenait part à la lutte. Ce moment et ceux qui suivirent effacèrent pour elle bien de pénibles souvenirs. Elle put voir toutes les calomnies qui étaient tombées sur Marx dru comme grêle se dissiper comme la neige au soleil, et la théorie qu’avaient essayé de faire disparaître tous les partis réactionnaires, féodaux ou démocrates, prêchée dans tous les pays et dans toutes les langues. Elle put voir le mouvement prolétarien, avec lequel elle ne faisait qu’un, secouer le vieux monde depuis la Russie jusqu’à l’Amérique et s’avancer toujours plus sûr de la victoire. Ce qu’une, telle femme a fait, par son intelligence si profonde et si nette, par son tact politique, par son énergie et la vigueur de son caractère, son dévouement pour les compagnons de lutte pendant près de 40 ans, cela n’a jamais été dit, cela n’a jamais été écrit. Il fallait, pour le savoir, vivre auprès d’elle. Mais je sais aussi que si les femmes des exilés de la Commune penseront encore souvent à elle, nous serons privés de ses conseils.

Je n’ai pas besoin de parler de ses qualités personnelles, ses amis les connaissent et ne les oublieront jamais. S’il y a une femme qui mit sa plus grande joie h rendre les autres heureux, ce fut celle femme.»

 Sur la tombe de Demuth, Engels prononça ces mots:

« Marx lui a bien souvent demandé conseil dans les moments difficiles du parti... et, pour ma part, tous les travaux que j’ai faits depuis la mort de Marx, je les dois en grande partie au rayon de soleil, à l’aide que me donnait sa présence dans ma maison où elle m’avait fait l’honneur de venir après la mort de Marx, »

Ce qu’elle a été pour Marx et pour sa famille, nous seuls pouvons le savoir et cela dépasse toute expression. De 1837 à 1890, elle fut toujours notre amie et notre aide.

ELEANOR MARX-AVELING.

 

Commentaires
Vie de La Brochure
Archives
Newsletter
Derniers commentaires
Visiteurs
Depuis la création 1 083 656