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Vie de La Brochure
19 février 2024

Rops, Baudelaire, Judith Cladel

 

Rops

Dans un texte de 1950 Judith Cladel est revenu sur les liens entre Baudelaire et Léon Cladel. Elle rappela que dans Gueux de Marque, Cladel évoqua encore ses liens avec Baudelaire dans une nouvelle, Dux. L'éduiteur belge Kistemaekers voulut la rééditer avec des dessins de Rops d'où l'échange de point de vue qu suit. J-P Damaggio

Félicien Rops (1833-1898) un dessin pour Baudelaire.

 

"Léon Cladel se sentait très attiré par Rops, par la singularité et le pouvoir d’évocation de son talent et peut-être tout autant par le souvenir des relations que le peintre et graveur avait entretenues avec Baudelaire pendant le funeste séjour du poète en Belgique, à la fin de sa vie. De sa jolie villa «La Demi-Lune», sise à Essonnes, près de Corbeil, en août 1886, l’artiste répondait aux instances fort vives de l’écrivain [pour qu’il illustre Dux] en donnant maintes spécieuses raisons d’un nouveau délai et en prenant de nouveaux engagements. Et il ajoutait :

« A propos de Dux et de Baudelaire, il y a quelque chose qui me blesse dans votre histoire. C’est la question des dictionnaires. J’ai vécu pendant deux ans avec Baudelaire, je lui ai souvent servi de secrétaire. Jamais je ne l’ai vu consulter un dictionnaire. Il n’en avait pas et ne voulait pas en avoir. Plusieurs fois il s’est exprimé vis-à-vis de moi à cet égard de cette façon : «Un homme qui cherche un mot dans le dictionnaire ressemble à un conscrit qui chercherait une cartouche dans sa giberne lorsqu’on commande le feu !»

Je vous réponds de l’authenticité de cette phrase à un mot près. Voici ce qu’en dit son alter ego Banville qui est d’accord avec moi sur ce point. «Quant aux lexiques, aux dictionnaires et aux encyclopédies, au fatras de toute sorte dont la légende s’est plu à entourer Baudelaire, je dois dire qu’on en eût en vain cherché la moindre trace », etc. etc.

(Th. de Banville : Mes Souvenirs.)

C’est tellement vrai que lorsque Malassis voulait faire enrager Baudelaire, il lui disait qu’il devait cacher un dictionnaire de l’Académie dans son matelas ! Mon opinion est celle de tous les amis de Baudelaire.»

 En prenant connaissance de ces assertions d’une naïveté au moins inattendue de la part de l’original imagier des Fleurs du Mal et des Diaboliques, et d’une certaine dose d’outrecuidance, j’imaginai aussitôt la réponse que Léon Cladel avait dû lui décocher. Sans doute dit-il que Baudelaire, ainsi que tous les écrivains insatiables de perfection, usait des indispensables instruments de travail que sont dictionnaires et lexiques, mais que désireux de cacher, même à ses intimes, les secrets du métier dont il avait la pudeur comme la femme des soins qu’elle donne à sa beauté, il avait fait appel à son goût invétéré de la mystification pour créer de son vivant sa propre légende et dérouter la curiosité. Enfin l’auteur de Dux aurait pu conclure en citant le témoignage de Baudelaire lui-même : Dans son Étude sur Théophile Gautier, contant d’une façon charmante sa première entrevue et son long entretien avec le poète d'Émaux et Camées, son aîné de dix ans, « il me demanda (...) note-t-il, avec un œil curieusement méfiant, et comme pour m’éprouver, si ; j’aimais à lire des dictionnaires... Par bonheur, j’avais été pris très jeune de lexicomanie et je vis que ma réponse me gagnait de l’estime. »

Rops avait laissé une fille, belle et aimable femme, veuve du romancier belge Eugène Demolder. J’eus l’idée de lui demander si, par chance, la réponse de mon père au sien n’avait pas été conservée. Je ne l’espérais guère, tous les deux étant disparus depuis tant d’années. Quel fut mon plaisir en recevant copie de cette réponse avec l’autorisation de la divulguer, et de constater que « vibrante et passionnée », elle était à peu près telle que je l’avais pressentie!

« Sèvres, 27 avril 86.

Quelle jolie série de paradoxes vous me servez là, mon cher Rops ! Et comme je m’amuserais à les réfuter un par un si je n’étais couché depuis une huitaine endolori par des rhumatismes au point de pouvoir à peine gribouiller ce mot (...) En ce qui touche Baudelaire, je l’ai fait tel que je l’ai vu pendant six mois, rue d’Amsterdam, en 1861 ; nous avons corrigé ensemble Les Martyrs Ridicules à coups de dictionnaires. Et comment diable notre ami qui ne savait pas l’anglais eût-il fait pour traduire Edgar Poe s’il n’eût taquiné les lexiques ? Sa boutade à Poulet-Malassis ne prouve rien et d’abord, elle n’est que la paraphrase d’un mot de Théophile Gautier, l’artiste qui pourtant a le plus compulsé les vocabulaires. Allons, Banville et vous-même, ainsi que tant d autres, vous avez été daubés par le pince-sans- rire des Fleurs du Mal qui a écrit dans son étude sur Leconte de Lisle : Si rhéteur que je sois et qu’il faille être... Et puis ce grand chercheur de mots trouvait peut-être piquant de se faire passer aux yeux mêmes de ses intimes pour un monsieur ayant le travail facile de quelque tyran servi au doigt et à l’œil par les verbes, ses esclaves. Et c’est bien du Baudelaire, cela, du Baudelaire, le pénible laboureur de papier et mystificateur subtil des philistins (...) (Ici Léon Cladel commet une erreur de mémoire. C’est dans son article sur Pierre Dupont et non pas dans les pages qu’il consacra à Leconte de Lisle que Baudelaire a écrit textuellement : « Si rhéteur qu’il faille être, si rhéteur que je sois et si fier que je sois de l’être. »)

(...) Oh ! tenez, j’ai bien envie d’imprimer en tête de Dux le passage de votre lettre relatif à Baudelaire et les quelques lignes que j’y réponds (...)

» Tout vôtre,

» L.-A. CLADEL.»

Ce projet ne put être réalisé, Rops n’exécuta jamais les dessins promis et la réimpression illustrée de Dux n’eut pas lieu.

Paris décembre 1940 Judtih Cladel 

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