Judith Cladel à 16 ans face à la misère sociale
Le père de Judith, juste avant son décès, a dû être heureux de lire cet article de sa fille qui n’avait que 16 ans. Merci à ceux qui le liront. JPD
La France moderne, Littérature, science et arts contemporains (1er mai 1892)
Mômes et bébés
Pour le plus grand bonheur des petits le printemps est revenu ; il a poudré de neige parfumée les poiriers et les pommiers, il a réveillé les nids au cœur des jeunes taillis baignés de lumière et de soleil, et sa munificence s'est étendue surtout aux humbles, aux faibles. Avec quelle joie les enfants jouent, courent et sautent ! Il leur semble bien loin l'hiver cruel, qui alourdissait leurs têtes d'une oppression envolée aux premiers sourires d'avril ! Cependant sur tous les frêles visages d'enfants ne se reflète pas une sérénité intérieure. Il en est qui, dans de sombres quartiers de Paris, aux ruelles noires et malsaines où les rayons eux-mêmes hésitent à pénétrer, il en est qui conservent une morosité donnant à leurs petits masques ternes et rabougris une apparence vieillotte qui vous serre le cœur. Est-il rien de plus triste que ces mines de vieillard chiffonnant les frimousses pâlottes des mômes. Un peu plus tard, lorsque, par hasard, ils rencontreront aux Champs-Elysées ou aux Tuileries des bébés presque arrogants dont les couleurs réjouissent l'œil, dont le seul souci est de savoir quel jeu les occupera, et la seule crainte de gâter leurs habits de velours et de soie, eux, les déshérités, sentiront tout de suite, un désir très naturel emplir leurs âmes : celui de posséder comme ces jolies fillettes, une robe chatoyante, une poupée aux longs cheveux bouclés, belle comme une princesse, qu'ils tiendront sur leur poitrine, le soir, en s'endormant.
Pour quelle raison, pour quelle faute commise, ont-ils mérité de ne point posséder les chauds vêtements qui protègent de la bise âcre, les foyers illuminés de flammes claires, les repas copieux ? Ne valent-ils pas les jeunes élégants ? Et sur les privilégiés ils jettent des regards, ardents, eux, ignorant du confort, du bien-être, connaissant surtout, les jours glacials de décembre, les mansardes sans feu, les loques insuffisantes et les pitances trop maigres ; ils envient le luxe aperçu ; comme leurs mères désirent le bonheur qu'on doit éprouver, grande dame indolente, à ne rien faire le dimanche, puis à s'abandonner à ce même farniente tous les autres jours de la semaine ; comme leurs pères aspirent à la félicité des hommes étrangers aux douleurs, aux angoisses de la misère, qui, sans cesse, assaille les prolétaires, toujours combattue et renaissant jusqu'au dernier moment de leur vie. Alors, malgré eux, un peu de haine s’amasse au cœur des petits enfants, y lutte contre les bons instincts, les poussera à la violence. Et c’est cela qui, se mêlant au chagrin des privations, ride leurs fronts, pâlit leurs joues, effacent des lèvres fraîches qui deviennent blêmes, le sourire ingénu. Donc, tous ceux qui les aiment, garçonnets et fillettes, espèrent qu’il est proche le jour où les pères de ces marmots, les ouvriers, les plébéiens, égaux de tous les hommes, ne seront plus les forçats du labeur, accablés de pauvreté ; car, ce jour-là, les roses reviendront sur les joues de tous les bambins et leurs rires, triomphants et fous, s’égrèneront comme un chant de victoire et d’allégresse. Judith Cladel
13 avril 1892