Comment Daumier ressuscita : histoire extraordinaire
Arsène Alexandre, né le 16 août 1859 à Paris et mort le 1er octobre 1937 à Brain-sur-Allonnes, est un collectionneur d'œuvres d'art, journaliste, critique d'art et inspecteur général des Musées français. Son premier livre, Honoré Daumier, l'homme et l'œuvre, Paris, Henri Laurens, 1888, fait que dans La Renaissance : politique, littéraire et artistique / dir. Henry Lapauze, il raconte ce souvenir assez extraordinaire en 1927. A quoi tient la notoriété quand on mesure les expos qui suivirent sur l’immense artiste ! J-P Damaggio.
LA SEMAINE ARTISTIQUE
Comment Daumier ressuscita
Il y a juste quarante ans, en 1887, un jeune journaliste, attiré par les questions d’art, était allé rendre visite au vieux peintre Ribot, dans sa petite maison d’Asnières. C’était un sévère mais cordial bonhomme, foncièrement droit, et qui avait quelque succès, bien mérité, après avoir été très attaqué pour la franchise un peu charbonneuse, un peu rambrantesque systématiquement, de son art réaliste. Cet art même avait eu son importance et sa raison d’être, en opposition avec les fades peintres de genre subsistant du Second Empire, et les cuisiniers, les vieilles paysannes ridées, les Saint Sébastien rugueux du bon Ribot combattaient à leur manière contre les fausses élégances des petites bourgeoises de Compte-Calix et autres de même... poudre de riz.
Au cours de la conversation, Ribot dit à son jeune visiteur : « Pourquoi n’écririez-vous pas un livre sur Daumier ? » Le débutant ne connaissait guère ce nom que comme celui de l’auteur d’un dessin qui l’avait assez frappé pour que jadis, au collège, il l’eût coupé et placé dans un de ses livres classiques: une sortie de théâtre d’une verve et d’un relief merveilleux. Aussi fut-il un peu étonné quand Ribot insista: « Je vous assure que c’est un grand peintre, un des plus grands de nous tous. Allez donc voir Mme Daumier. Elle existe encore et elle vit à Valmondois, dans l’Oise. »
Docile, le journaliste se mit à la tâche. Il vit la petite maison où Daumier était mort et la bonne femme, qui ne connaît pas grand’chose, pas même l’œuvre de son mari, mais qui lui indiqua toute une petite phalange de survivants, dans l’île Saint- Louis, entre autres le vénérable sculpteur Geoffroy-Dechaume, qui lui fournirent une abondance de traits, de renseignements, lui firent visiter des collections, entre autres celle du peintre Bureau, conservée alors pieusement par sa veuve, collection, précisément, qui s’est vendue ces jours derniers aux prix formidables que l’on sait, et qui donne à l’auteur du livre dont il est question — et du présent article — l’occasion d’évoquer ces souvenirs.
Chose incroyable, il y avait alors dix ans à peine que Daumier était mort (1878) et il était profondément oublié du public en général, considéré comme un simple «amuseur» ou encore un «journaliste du crayon», clichés habituels, et en outre traité en ennemi, en esprit subversif et grossier par les académistes. L’auteur du livre, qui parut en 1888, avait eu l’idée d’aller voir Goncourt, qui avait consacré un beau livre à Gavarni. « Peuh! dit l’auteur de Manette Salomon, Daumier ? Un bonhomme très surfait. Il y a encore des gens qui le défendent parce qu’il était républicain. »
Le livre sur Daumier eut un retentissement qui surprit son auteur tout le premier. Les artistes se retrouvèrent unis sur ce nom et cette œuvre. Timidement d’abord, on en revit dans les boutiques — et même déjà pas mal de faux. La vente Doria, puis la vente Rouart firent encore avancer le grand peintre dans l’estime de ceux qui attendent ces sortes de signaux pour se décider à l’enthousiasme.
Le livre fut depuis très généreusement démarqué par divers écrivains français et étrangers, ce dont l’auteur ne conçut ni orgueil ni mécontentement. Seulement il eut un résultat déplorable sur le moment et qui n'a plus, depuis longtemps, aucune espèce d’importance.
L’ouvrage de remise en honneur du grand peintre contenait, avec beaucoup d’aperçus nouveaux (qui ne le sont plus) et pas mal de rhétorique, comme la plupart des livres de début, des indications précieuses sous la forme du catalogue terminal. Les tableaux et études que possédait encore, sous des couches de poussière, la bonne Mme Daumier, y étaient entre autres mentionnés. Deux marchands de la rue Laffitte, qu’il est inutile de nommer, et qui sont morts, s’associèrent avec une mise de fonds de quatorze cents francs et, à l’improviste, ils allèrent à Valmondois. Pour cette somme, ils raflèrent à la bonne femme tout l’atelier et, par-dessus le marché, de vieux chevalets et des moulages. Il n’y a pas de petits bénéfices. Les amis de Daumier, qui, depuis longtemps, méditaient une exposition réparatrice, et qui avaient recommandé à la veuve de ne rien faire sans leur conseil, furent consternés. Mais elle avait justement besoin de faire remettre du papier dans sa chambre à coucher et d’acheter du blé pour ses poules, et elle avait cru faire une bonne affaire. « Ces messieurs l’avaient étourdie » aussi, disait-elle.
Il y eut quelque indignation dans la presse: on disait alors que ces aigrefins avaient enlevé, pour quatorze cents francs, une valeur de cent mille francs. Au taux de la vente Bureau, elle est aujourd’hui d’une vingtaine de millions, qui courent à présent par le monde.
Les deux compères de la rue Laffitte avaient raté leur affaire, en somme. Il est vrai qu’ils auraient à présent chacun environ quatre-vingt-quinze ans.
ARSENE ALEXANDRE.
