L'Aveu de Costas-Gavras en 1970
J'ai repris cet article du Monde de 1970, conservé dans mes archives, publié à la sortie du film, avec le commentaire de ce que dit le PCF, car la projection du film vu à Montauban m'a marqué pour diverses raisons, sans imaginer que quelques années plus tard Arthur London en personne (avec son épouse) serait à Montauban, et le moment m'a tout autant marqué pour d'autres raisons. JPD
Le Monde « L'AVEU », de Costa Gavras
Après la dernière image et même après que le mot «fin» a disparu de l'écran, on reste, un court instant, interdit et muet, comme en suspens entre le cauchemar que l'on vient de vivre et une réalité quotidienne qui, lentement, retrouve ses droits.
C’est dire la force émotive de ce film, son pouvoir de suggestion, à quel point il ébranle nos nerfs et blesse notre conscience.
Z, le précédent film de Costa Gavras, était un pamphlet politique qui prenait la forme d'un récit d'aventures. L' « aventure » a complètement disparu de l'Aveu et le pamphlet est devenu une tragédie, la tragédie d'un homme mis en contradiction avec ses certitudes les plus intimes, avec sa foi dans une idéologie qu'il n'a cessé de servir et au nom de laquelle, par une dérision monstrueuse, on l'oblige à se renier lui-même.
Cette tragédie est authentique. Son héros s'appelle Artur London et l'Aveu est directement inspiré par le livre que celui-ci a publié en France, il y a deux ans, sous le même titre.
Membre du parti communiste tchèque depuis sa jeunesse, combattant des Brigades internationales au moment de la guerre d'Espagne, entré dans la Résistance française aussitôt après l'armistice, déporté par les nazis à Mauthausen, Artur London était, en 1951, vice-ministre des affaires étrangères du gouvernement tchécoslovaque. C'est alors qu'il occupe cette haute fonction qu'il est arrêté à Prague, tenu au secret, interrogé et torturé pendant vingt-deux mois, jugé enfin avec treize de ses amis — parmi lesquels le secrétaire général du parti, Slansky — sous l'inculpation de « conspiration contre l'Etat ». Condamné à la détention perpétuelle (parmi les accusés onze devaient être exécutés), Artur London fut réhabilité en 1956.
Ce sont les principaux épisodes l'incarcération et du jugement London que relate le film. Minutieusement, impitoyablement, Costa Gavras décrit les moyens utilisés par la machine policière pour faire passer le prisonnier aux aveux, à l' « aveu » (mais quel «aveu», puisqu'il est innocent ?), pour le contraindre progressivement à se sentir coupable. Et c'est la longue suite des jours et des nuits confondus en une sorte d'éternité abstraite, au cours de laquelle des gardiens vociférants l'obligent à parcourir sans arrêt les quelques mètres carrés de sa cellule, à dormir en «position réglementaire», à laper comme une bête sa nourriture, à recommencer vingt fois, sous prétexte qu'il se trompe, le récit de sa vie... Destruction systématique des forces vives, de l'intelligence, de la mémoire, de la raison d'un être humain. Quand la vérité et la logique n’ont plus de sens, quand l’épuisement physique s’ajoute à la terreur, à l'humiliation, à la solitude totale, l'individu le plus courageux finit par accepter de se condamner soi-même. Comme tous ses camarades, London avoue. Le procès peut commencer, qui n'est, à l'image de l' « instruction », qu'une grotesque parodie de procès.
Film essentiellement politique, l'Aveu dénonce, au-delà des crimes commis par les bourreaux du pouvoir stalinien, la perversion de l'idéal communiste. Mais jamais il ne met en cause la grandeur et la noblesse de cet idéal. Artur London affirme constamment dans son livre qu'il est resté fidèle au communisme (du moins à ce visage du communisme que le printemps de Prague fit réapparaître), et cette fidélité de l'auteur à la foi de sa jeunesse est une des clés du film. Pour qu'aucune équivoque ne soit possible, pour qu'apparaisse clairement la ligne de partage entre le mépris et le respect, Costa Gavras a d'ailleurs inclus dans son récit des parenthèses qui se situent dix ans après la libération de London et qui permettent à celui-ci de faire le point sur son état d'esprit au moment où il écrivait son livre.
La dernière image du film en illustre parfaitement la signification. Elle nous ramène à Prague, mais en 1968 cette fois. Les troupes russes viennent d'envahir la capitale. Sur un mur de briques, des étudiants et des ouvriers écrivent en lettres immenses : « Lénine, réveille-toi, ils sont devenus fous. »
Loin de contredire Z, l’Aveu prolonge le précédent film de Costa Gavras. A droite ou à gauche, ce sont les mêmes menaces qui pèsent sur la liberté de l'homme, et nous savons bien que ce n'est pas seulement au pays de Kafka que les fonctionnaires des polices politiques ont utilisé (ou utilisent encore) des méthodes kafkaïennes...
D'un point de vue strictement cinématographique, l'Aveu m'a paru supérieur à Z. Il y avait dans ce dernier film (couvert de récompenses à Hollywood et ailleurs) des complaisances motivées peut-être par la manière dont était traité le sujet et par les personnages (les « colonels » considérés comme des polichinelles). Tout, au contraire, est simple, grave et douloureux dans l'Aveu. Aucune concession, aucun effet gratuit. Un tempo rigoureux qui épargne à ce huis dos cauchemardesque de verser dans la monotonie. Costa Gavras a trouvé en Jorge Semprun, auteur du scénario et des dialogues, un collaborateur précieux, et en Yves Montand, hâve, meurtri, luttant pas à pas contre sa déchéance, un interprète hors de pair. On devine que les uns et les autres (il en est de même de Simone Signoret, qui incarne l'épouse de London) ont été directement concernés par le thème de l'Aveu, et il passe quelque chose dans le film de leur émotion personnelle.
Le caractère oppressant et pénible de l'Aveu l'empêchera peut-être d'obtenir le succès de Z. Ce serait infiniment regrettable.
Faut-il s'émouvoir parce que les images sont plus criantes que les comptes rendus écrits ? Tous les témoignages des rescapés des purges confirment London, Semprun et Costa Gavras. Qu'est-ce qui est insupportable, le film où les situations qu'il montre ? Ceux qui croient au socialisme n'ont aucun intérêt à cacher, à oublier cette réalité, à proclamer que la période du «culte» ne fut qu'un accident dans une glorieuse épopée. Ils devraient être les premiers à réclamer une analyse complète, approfondie, de la tragédie, à rechercher pourquoi la tyrannie s'est épanouie dans ce régime.
Pendant une décennie, nous avons entendu des explications rudimentaires. Le mal venait d'un homme porté aux nues et qui s'était entouré de dévoyés. Du moins la réalité du mal était-elle reconnue. En ce temps- là des victimes étaient réhabilitées et les persécuteurs essayaient de se faire oublier. Actuellement il est de mauvais goût, à l'est de l'Europe, de s'appesantir sur les méfaits du stalinisme. Le parti a condamné une fois pour toutes le culte de la personnalité. Le verdict est mentionné, pour mémoire, dans les documents importants, mais l'affaire est enterrée.
L'Aveu était toléré au moment de sa parution en librairie, alors que le printemps de Prague se prolongeait et que beaucoup de dirigeants communistes admettaient la nécessité de redonner un visage humain au socialisme. Le vent souffle à nouveau le froid. Alors on accuse les cinéastes de déformer la vérité concrète en la vidant de « l'essentiel de son contexte historique ». Les faits qui sont rappelés sont exacts, mais le scénariste et le réalisateur auraient volontairement oublié le contexte. Il est vrai qu'ils n'ont pas tout dit. Ont-ils pour autant travesti l'histoire ? Leur fallait-il donc additionner les circonstances atténuantes et présenter le procès comme une erreur regrettable, sans conséquences majeures et actuelles ?
Empêcher le renouvellement des tragédies
Les cinéastes développent une scène qui était très rapidement suggérée dans le livre : l'invasion de la Tchécoslovaquie par les forces du pacte de Varsovie. Ils l'ont fait, affirme l'Humanité, pour ajouter « un élément supplémentaire d'antisoviétisme ». En effet, ces images n'ont, semble-t-il, aucun rapport avec le procès de 1952. Pourtant, nous restons dans le sujet. Si A. London d’autres rescapés ont diffusé leur témoignage, c'est pour empêcher, chez eux, le renouvellement de pareilles tragédies, non pour donner des arguments à l’ « ennemi de classe ». Or l'U.R.S.S. est intervenue pour rétablir un socialisme plus proche du stalinisme que du printemps de Prague. Il n'est sans doute pas question de violer la légalité aussi grossièrement que pendant la période du «culte». Personne, apparemment, ne prône des purges massives. Les habitants des pays de l'est européen ne vivent plus, comme il y a une vingtaine d'années, dans la hantise constante de l'arrestation. Les opposants ont même l‘audace et la possibilité de contester, en invoquant les principes du régime, les décisions de leurs juges. Cependant, les conditions de détention ne paraissent guère améliorées Le témoignage de Martchenko (voir « Le Monde des livres » du 25 avril est d'autant plus terrible qu'il porte sur la période post-stalinienne. Il décrit ce qui se passe actuellement.
En achevant son livre (en septembre 1968), A. London écrivait que son pays venait de remporter une grande victoire sur l'occupant parce qu'il n'avait pas « permis qu'on promette au procès le moindre de ses fils ». Il croyait encore que les peuples de Tchécoslovaquie, en dépit de leurs épreuves, avaient réussi à imposer « la réhabilitation du mot socialisme » et «le nouveau respect des valeurs humaines qu'il implique ». Les cinéastes paraissent moins optimistes. Ce n'est pas de leur faute si entre la fin de 1968 et le début de 1970 ce qui restait d'espoir à Prague a été anéanti.
BERNARD FERON.
L’Humanité
D’un livre qui se voulait communiste on a fait un film anticommuniste
M. François Maurin écrit dans l’Humanité (29 avril) que, dans le film de J. Semprun et Costa- Gavras une vérité concrète est « vidée de l’essentiel de son contenu historique et utilisée à rebours du dessein qu’on prétend lui faire servir ». Il ajoute :
« Relation, hélas ! vécue, le récit d’Artur London est pour une large part essentiellement descriptif, directement attaché à l’univers immédiat de sa prison et des moyens mis en œuvre pour obtenir d’innocents, des aveux concernant des crimes qu’ils n’ont pas commis. La forme même du témoignage immédiat, parfaitement concevable lorsqu'il s’agit d’un «journal» rédigé sur le vif, mais déjà plus contestable lorsqu’on écrit des années plus tard, avec le recul du temps, par conséquent une vision plus complète et plus approfondie des événements — présente cependant ses propres limites Elle restreint, en effet, par nature, les possibilités de l’auteur d’éclairer certains faits en les situant dans leur contexte, seule référence valable permettant d’en mettre à nu les racines, les mobiles obscurs sur le moment même. Dans le livre, n’apparaissent donc pas très nettement les raisons précises de ce qui arrive à l’auteur. Il y a, bien sûr, la notion d’infaillibilité, de confiance aveugle, de culte de la personnalité de Staline, la volonté — en falsifiant les faits — de trouver une justification réelle à la thèse de ce dernier concernant l’aggravation de la lutte des classes au fur et à mesure de l’édification du socialisme, les difficultés économiques rencontrées en Tchécoslovaquie —- qu’il fallait estomper en détournant l’attention vers des procès montés de toutes pièces —le règne de la guerre froide à l’extérieur et la pénétration — réelle — d’espions occidentaux. Cependant, deux choses au moins y sont claires : la personnalité d’un homme corps et âme dévoué à son parti, en second lieu cette vérité que nul ne saurait contester, selon laquelle de tels crimes n’ont été rendus possibles qu’en raison de la violation de la légalité socialiste, tant sur les plans de ses principes politiques et moraux que sur celui de ses règles d’organisation. »
M. Maurin ajoute que pour Costa-Gavras « cette machination policière monstrueuse est l’enfant légitime du socialisme », ce qui n’était pas indiqué dans le livre. D’ailleurs, poursuit le journal communiste, il aurait fallu assortir « le drame vécu par le personnage de- la somme des faits extérieurs relatifs au sujet central, comme de considérations de tous ordres... permettant au spectateur de comprendre et d’analyser la totalité d’un processus dont l’aspect policier n’est qu’un composant parmi d’autres ».
M. Maurin accuse le cinéaste d’avoir fait « d’un livre qui se voulait communiste, un film anticommuniste ». Il lui reproche, en particulier, de n’avoir pas fait allusion au XXe congrès du P.C. soviétique, qui condamna le «culte de la personnalité» et répara «au moins sur le plan moral lorsqu’il n’était malheureusement plus possible de le faire sur le plan matériel» les injustices commises.
L’Humanité conclut en affirmant que Costa-Gavras a mis au service d’une mauvaise cause « un livre plein de meurtrissures, empreint d’une incapacité de rompre... avec une conception manichéiste du monde et romantique de la lutte révolutionnaire.
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