En étudiant l’enfance de Marcel Maurières, fils de métayer devenu instit puis IDEN (inspecteur départemental de l’éducation nationale) je retrouve concrètement ce que j’ai analysé il y a longtemps et présenté à des amis syndicalistes dans la salle des fêtes de St Sardos en présence de l’inspectrice d’académie dont je ne me souviens plus du nom. L'étude s'appelait : Tant qu'il y a eu des instits. Je ne saurais dire qui en a été le plus étonné de l’inspectrice ou des instits syndicalistes mais l’analyse était difficilement contestable. Elle n’est pas née de lectures savantes mais de la suppression des instits transformés en professeurs des écoles par Lionel Jospin et son bras droit Allègre. Le modèle de l’école primaire avait été copié au pied de la lettre du modèle du petit paysan propriétaire !

Pour comprendre il faut d’abord se défaire d’une triste vision bien répandue : le petit propriétaire sertait un être égoïste (une patate dans un sac de patate dira Marx) qui ne cherche qu’à accumuler de la terre !

Or c’est exactement le contraire : le petit paysan comme le petit artisan ou le petit commerçant sont les piliers d’une république des petits contre celle des gros, née en 1848.

Le petit paysan n’est pas propriétaire pour accumuler mais comme instrument majeur de sa liberté et il est désigné comme accumulateur par ceux là même qui dans l’industrie ne rêve que d’accumulation du capital.

Bien sûr des paysans ont cherché à échapper au statut de petits paysans en devenant des accumulateurs de terre, héritiers en cela des hobereaux. Mais le petit paysan se caractérise par l’exploitation familiale : il peut y avoir un domestique ou deux mais la limite de la propriété tient à la capacité du couple de la cultiver. Avec l’industrie et les machines qui vont avec l’ère de la grande propriété va pouvoir s’imposer mais c’est le fait de l’industrie et non la logique paysanne, et on sait jusqu’à quel type de productivisme cela à conduit !

Le système Ecole Normale donnant naissance à l’instituteur est sur le même modèle à partir de 1880. Les prémisses ont existé dès 1830 mais c’est seulement en 1880 que la République achève le modèle. D’abord par l’indépendance liée au fait que la rémunération devient seulement nationale. Longtemps l’instit était payé par trois voies : les parents, les mairies et une petite partie par l’Etat. Il était entre les mains de l’environnement comme le métayer.

 Cet instit autonome dans son école est conçu comme un couple à qui on donne le logement de fonction pour qu’il s’y installe longuement. La commune où le couple travaille ne va avoir aucun secret pour eux d’autant plus qu’on offre à l’homme le secrétariat de mairie.

Cette terre qu’il travaille donnera une récolte au moment du certificat d’études, critère clair et net de la qualité de son travail. Puis l’instit ira voir la famille pour orienter l’élève vers l’école primaire supérieure (ou le cours complémentaire) destinée à former un autre instit (où un employé des postes ou des contributions directes). La boucle est bouclée. La République est installée par la base !

Pendant ce temps les enfants ayant en vue les facultés étaient dans des lycées (longtemps appelés collèges) du monde urbain.

L’instit était non seulement maître d’école mais maître tout court de l’univers autour de lui. Le couple portait avec lui la stabilité, le sens du travail, le plaisir de la récolte et tout comme le paysan savait tout de la solidarité entre gens du même monde, au moment des vendages, des fenaisons et face aux orages, les instits étaient membres d’un corps soudé dont le corporatisme sera tant décrié par les mêmes qui faisaient des paysans de vils accumulateurs de terre.

Quand je répète souvent que nous avons changé d’histoire et que la connaissance historique est justement là pour vérifier la profondeur de ce changement (et non la continuité des temps), j’ai en tête la mort de ce système d’hier remplacé par rien, comme je le vérifie tous les jours, si ce n’est pas cette notion creuse de service public.

Instituteur c’était une institution ! Et Pétain ne s’y est pas trompé quand dès 1940 il a fermé les Ecoles Normales, supprimant ainsi toute formation et donc tout esprit de corps. J’ai connu deux institutrices victimes de cette mutation qui ont cru cependant, comme Marcel Maurières qui en fut victime aussi, qu’il s’agissait d’un simple intermède, comme la Révolution nationale fut un simple intermède, effacé par le programme du CNR.

Tout comme la Troisième République n’a pas pu effacer d’un trait les marques du Second empire, la Quatrième n’a pas effacé d’un trait (même si c'était un programme) les marques de Vichy !

D’ailleurs les glorificateurs du CNR ont souvent écrit longtemps une version tronquée de l’histoire entre 1940 et 1945 . J-P Damaggio