Castan étant une galaxie, Roland Garrigues ne pouvait pas parler de tout. Mais je trouve symptomatique que dans le débat sur 5 intervenants, trois aient fait référence à la question de la nation.

Attachés à la Révolution de 1793 les communistes ont toujours été attachés à l’idée de nation qui est née de cette époque car, fondamentalement, la nation est une conception politique.

Il existe des pays qui deviennent nation quand le peuple peut, plus ou moins il est vrai, prendre ses affaires en main. Je suis en train d’étudier le Conventionnel Mazade, un noble modéré pour qui, la nation étant attaquée de l’extérieur, la défense de la république était la défense de la nation.

Bien sûr, la haute idée de la France existant sous la royauté a donné sa couleur à la nation française, mais ceci étant, sur ce point comme sur d’autres, la Révolution a fait basculer l’histoire et si La Marseillaise n’est pas devenue aussitôt l’hymne du pays, c’est seulement en cette époque qu’on pouvait espérer trouver cette référence. Et l’autre symbole est bien le drapeau tricolore auquel Jeanbon Saint-André a pris sa part pour qu’avec trois couleurs on puisse unir le pays.

Puis, la défense de la nation a, très vite et très souvent, été troublée par le nationalisme et l’internationalisme.

Le nationalisme a fait servir à sa cause aussi bien l’hymne que le drapeau, d’autant plus que les héritiers de la Révolution préféraient le drapeau rouge et l’Internationale. Pourtant Jaurès avait toujours tenté de démontrer qu’il n’y avait pas contradiction entre la défense de la petite patrie, de la grande patrie et de l’humanité et qu’au contraire il fallait que ses combats s’épaulent. Jaurès a toujours cherché la synthèse et il y laissa la vie.

Après 1936 le PCF, contre le danger fasciste, a tenté de rééquilibrer sa position : vive les deux drapeaux et les deux hymnes mais on voit mal un congrès de ce parti se terminant par la Marseillaise.

Dans sa défense de la nation, Castan a été communiste, et de ce fait opposé radicalement à toutes les formes de nationalisme occitan, avouées ou supposées. Avouées dans le parti P.N.O. (parti nationaliste occitan) et supposées dans la démarche économiste de Robert Lafont. Mais ceci étant, Castan a aussi été opposé à de nombreux communistes occitanistes qui pourtant ne pouvaient pas être accusés de nationalisme occitan !

 Or pensant que les occitanistes s’étripaient autour de la question nationale (l’occitan, langue nationale !), celle-ci changeait totalement de sens sous l’effet d’une contre-révolution victorieuse. La mort de l’internationalisme et les fuites dans le nationalisme firent que la question nationale a été troublée par l’Europe des régions et «l’ethnicisme». D’un côté la France devait se faire petite au sein de l’Europe et de l’autre, dans le monde, les pays devaient subir des nettoyages ethniques ! L’histoire de la Yougoslavie a été le tournant du phénomène après la victoire en Iran de Komeiny.

Pourtant, le débat est resté le même au sein du mouvement occitan, pendant qu’il avait passé une frontière dangereuse dans la société, dangereuse pour les nations et les peuples. Le phénomène n’était pas tout à fait nouveau en France, quand on se souvient de l’engagement d’occitanistes aux côtés de Pétain. S’il est un dirigeant qui ne supportait pas la nation, c’était bien Pétain !

 Par définition, la nation est plurielle car elle est politique. Aller vers des pays unis non plus par la politique, mais par la géographie ou la religion, c’est aller vers le Moyen-âge (ce qui n’est pas péjoratif sous ma plume), c’est-à-dire vers une domination totale de l’économique (le nouveau féodalisme est franchisé).

 Le cas catalan a toujours influencé le cas occitan. Et aujourd’hui le combat pour l’indépendance catalane vient confirmer les mutations du politique ou plutôt des vestiges du politique. Les nationalistes catalans ne s’en cachent pas, ils veulent l’indépendance pour ne pas partager leurs richesses économiques, quand la nation authentique est un partage global à l’échelle d’un pays.

 En Turquie les Kurdes sont conduits pour d’autres raisons à demander «leur» pays, en Algérie la Kabylie ne peut pas lancer une autre guerre d’indépendance mais voudrait tant l’autonomie, en Ecosse etc. L’ONU enregistre une augmentation du nombre de nations qui ne sont plus des nations, mais des duchés ou des comtés.

 En Amérique latine, Bolivar avait cru pouvoir copier les USA. Puis, des pays culturellement semblables ont développé un nationalisme parfois outrancier.

 En exergue de mon livre j’ai repris une citation de Benedetto : «C’est Castan qui disait un jour : Oui, la France est une invention occitane qui a mal tourné.»

Benedetto venait alors du gauchisme classique prêt à cracher sur les tares de la France, puis Castan l’a réconcilié avec la France, pour la reconstruire. Elle aurait mal tourné à cause du centralisme et une fois encore, la culture occitane allait pouvoir réinventer la France décentralisé. D’un côté, la culture serait autonome, mais de l’autre elle pourrait changer la nation donc la politique ?

Robert Lafont, en replaçant l’économique au cœur du combat occitan (à la place du culturel), a devancé, pour de mauvaises raisons, un phénomène devenant dominant ! Le colonialisme intérieur n’était pas celui du Nord sur le Sud mais celui des forces capitalistes nouvelles sur la France entière, ce qui aujourd’hui permet au Sud de se développer beaucoup plus que le Nord, dans un univers où le tourisme est devenu la première industrie mondiale. En effet, le tourisme n’est plus un loisir mais une industrie et quand on parle d’un Festival comme celui d’Avignon on calcule combien chaque euro investi par les pouvoirs publics rapporte à la ville !

 Je suis pour la reconstruction des nations mais pas dans la continuité de celle de 1793 : en changeant la base politique, le fonctionnement de la démocratie et le type de relations européennes. Et le mouvement culturel occitan n’a plus grand chose à apporter à ce chantier. Il conserve ses mérites et pour ma part je me considère toujours occitaniste, mais à condition de ne pas se tromper d’époque.

 Je vais prendre un exemple concret, le rapport aux Régions, qui fut un point de débat permanent avec Castan. Ce dernier avait peur que les Régions occultent l’Occitanie qui va au-delà de plusieurs d’entre elles. Il a fini par se définir anti-régionaliste, alors que j’ai été dès les années 80 régionaliste mais pas pour des raisons occitanistes mais politiques. Comme toujours il existe plusieurs régionalismes et par exemple je combats aujourd’hui encore toute idée d’Europe des régions. Pour moi les Régions sont un point de synthèse de nature à contrer les forces économiques de plus en plus centralisées. Les départements ont été créés par la Révolution suivant ce principe : en un jour pouvoir aller au chef-lieu. Les moyens de communication actuels permettaient hier d’aller en un jour au chef-lieu de la Région. Leur nouvelle taille décidée de la manière la plus technocratique change la donne mais il s’agit d’une péripétie. Un échelon administratif de plus dans la forêt des institutions ? La Région n’est pas qu’un échelon administratif. Je ais prendre l’exemple du journal, La Dépêche. Quand il est né il existait presque dix journaux quotidiens départementaux. C’était le seul à être régional avec des éditions locales pour les départements. Qui a gagné ? Il n’existe nulle part de quotidien départemental mais partout des journaux régionaux. Donc être régionaliste ne signifie ni oublier l’Occitanie culturelle (j’ai dis le mal que je pensais du nom d’Occitanie pour ma région, nom obtenu par des… occitanistes), ni se plier à la forme prise. Mais se battre sur ce terrain et ne pas dire qu’il sert à rien. J-P Damaggio