Chahine

 Par cet article un clin d’œil à la journaliste que j’apprécie beaucoup Martine Gozlan, au cinéaste que j’apprécie autant, Youssef Chahine, à une époque où tout n’était pas rose mais où des artistes tenaient encore debout. J-P Damaggio

 Evénement du Jeudi 9 octobre 1997

Youssef Chahine, un destin contre l’intégrisme

 En provenance du Caire et en partant pour les Etats-Unis, il nomadisait ce jour-là dans un minuscule bureau parisien que sa présence élargissait aux dimensions d'un salon oriental. Le geste large, Youssef Chahine invite l'inconnu à se poser dans son monde, sur un sofa imaginaire. D'emblée, il prévient : en un seul jour il peut danser et s'écrouler de tristesse, mourir de rire et risquer le cachot. Mais là, il est heureux. Car, dans les cinémas du Caire, les spectateurs dansent et pleurent, face à ce que Chahine ose mettre en scène : le destin de la liberté en terre arabe. Le Destin, son dernier film, le plus éloquent et le plus provocateur. L'histoire d'Averroès, le philosophe andalou dont les livres furent brûlés sur ordre d'un calife acoquiné avec les intégristes. Mais aussi l'histoire de Chahine, dont les films furent interdits sur ordre d'une censure agenouillée devant les bigots.

La corporation des imbéciles a perdu. Malgré les procès qui l'accablaient, la prison qui le menaçait, Chahine a tenu bon. De même que les livres d'Averroès franchissaient les torrents, accrochés au cou des passeurs d'idées, les bobines de ses films étaient recopiées partout. De cette solitude qui dit la résistance à tous les autodafés, il a fait une épopée. Celle que la jeunesse applaudit, en ce moment, debout, dans les salles de cette capitale égyptienne que les intégristes éclaboussent de sang. Interdit-on une gloire nationale ? Paré du prix spécial du cinquantenaire du Festival de Cannes, Chahine incarne désormais l'Egypte. Et Moubarak n'ose piper mot. Le rêve de Chahine commence dans les années 30, à Alexandrie, sa cité natale, son amante et mère, rebelle sensuelle rétive à tous les cauchemars. « Plus qu'une ville, un monde. Celui qui m'a fait, celui qui est en train de disparaître, dévoré par la haine. Alexandrie de toutes les races, de toutes les religions, de toutes les musiques. C'est elle que je montre sans arrêt, elle que j'ai retrouvée dans cette Andalousie du XIIè siècle, où la philosophie était reine, où le fils d'un calife pouvait tomber amoureux d'une gitane, d'une juive. »

Amoureux, Chahine l'est sans arrêt, à 71 ans. Des visages de ses interprètes qu'il a voulus beaux — «pour que les jeunes Egyptiens comprennent que la raison et la résistance sont de la lumière, du désir, de la beauté ». Amoureux du flamenco qui l'envahit sur une place de Cordoue. «La musique a jailli et, brusquement, il fallait faire un autre film, je ne savais pas quoi, mais qui raconterait cette danse du feu. » Grenade, Cordoue, prennent en otage ce touriste étrange. En visitant leur passé, Chahine retrouve encore et toujours son Alexandrie. Y rencontre Averroès, fraternel fantôme penché sur les commentaires d'Aristote.

Le cinéaste n'est pas philosophe. Ce qui l'intéresse, c'est qu'on ait voulu brûler la philosophie. Du reste, en dehors de quelques lettrés, Averroès, l'un des plus grands penseurs de l'islam, est inconnu au Caire. Ce silence de plomb signe depuis sept siècles la décadence du monde arabe. Alors que les convocations de la nouvelle inquisition égyptienne s'entassent sur son bureau, Chahine étudie les mécanismes qui tentèrent de briser Averroès. Alors qu'on tente de poignarder son vieil ami Naguib Mahfouz, le prix Nobel de littérature, il relit la fa twa qui bannit Averroès, coupable d'avoir écrit : « La raison est la sœur de la loi divine.» Les flammes dansent autour de Chahine. Flammes de mort de l'autodafé, flammes de vie du flamenco. Les êtres se rapprochent ou s'éloignent. Amitié jamais démentie des Français, grâce auxquels il pourra coproduire son film. Abandon, trahison d'un de ses acteurs fétiches, Mohsen Mohiedine, devenu islamiste.

Comble de l'ironie philosophique, il plante sa caméra en Syrie et au Liban, où on lui prête des palais pour recréer l'Andalousie perdue. Au Liban, à deux pas des fanatiques du Hezbollah. Chahine est désormais au-delà de ce que nous appelons communément cinéma. Trop de Mohsen envoûtés par trop d'émirs le hantent : « Je veux seulement leur dire : sauvez les livres, passez les idées, refusez le feu, agissez, résistez !a ! »

MARTINE GOZLAN

Le Destin sort à Paris le 15 octobre.