Vargas Llosa

Voici un présentation de l'écrivain péruvien. Avais-je alors commencé à le lire ? Je pense que non. Pouvais-je imagier que l'homme réaliserait son rêve, le Prix Nobel de littérature. Non. D'ailleurs L'homme qui parle n'est pas parmi mes références.

Je préfère le monument qui s'appelle Conversation à la cathédrale. Encore une afffaire d'homme qui parle ? A suivre. J-P Damaggio

Politis 14 décembre 1989

Un étudiant en littérature lit Malraux, Sartre et Faulkner à une époque où tout le monde fait la même chose en même temps. Cet étudiant est doué, la chose ne fait pas de toute, mais il est péruvien. Ce n'est pas une tare d'être péruvien, c'est un problème. Cet étudiant a un bon copain avec qui il passe du temps à avaler du gras de porc frit et des coquillages dans les rades de Lima. Un drôle de pote : « Saul Zuratas avait une tache de vin brun sombre, un naevus, qui lui courait tout le côté droit du visage, et des cheveux roux et désordonnés comme les crins d'un balai-brosse. La tache de vin ne respectait ni l'oreille ni les lèvres, ni le nez où elle s'étendait en tuméfaction veineuse. C'était le garçon le plus laid du monde. » Le narrateur du roman est ou n'est pas Mario Vargas Llosa lui-même, vain problème. C'est un intellectuel témoin du Pérou. Pérou hétérogène dans ses paysages, ses populations ; plus mystérieusement encore, son temps. Il est aussi devenu un lettré à l'occidentale, occupé, à l'heure où le récit commence, à explorer les musées et les bibliothèques de Florence, à méditer solidairement Dante et Machiavel, «pour oublier un temps le Pérou et les Péruviens, et voilà que ce malheureux pays m'est retombé dessus ce matin de la façon la plus inattendue».

En effet, une galerie expose les œuvres d'un photographe, mort depuis des suites de fièvres attrapées en Amazonie péruvienne chez les Machiguengas, les hommes qui croient qu'il faut marcher pour éviter que le soleil ne tombe. L'une de ces photos montre une assemblée où gesticule, vu de dos, l'homme qui parle.

L'homme qui parle n'est pas un sorcier, n'est pas un cacique, n'est pas un chef. II n'exerce aucun pouvoir sur les tribus, il est un peu facteur, il colporte quelques nouvelles des cousins et, surtout, il parle. Que dit-il ? Il fait tournoyer dans une volubilité quelque peu frénétique des cosmogonies et des combats de démons, des épopées végétales, « il est la preuve tangible que raconter des histoires peut être un peu plus qu'un simple divertissement ».

Chez ces insaisissables Machiguengas, l'homme qui parle lie quelque chose. Il faut dire que c'est une peuplade bien singulière. Elle n'a aucune unité, aucun territoire, elle erre en se divisant dans sa course éperdue à la sauvegarde du soleil. Elle est composée d'inlassables bavards et l'homme qui parle n'est finalement que le bavard numéro un. Seulement bavarder recèle un secret, le perroquet le sait bien qui est juché sur l'épaule de l'homme qui parle.

Mario Vargas Llosa, lui, n'est pas spécialement un bavard. Il est écrivain et s'impose dans ce roman un rôle quasi laconique. Avec un art de l'écriture impeccable, il raconte que lui-même n'a pas grand-chose à dire, sauf une sorte de dérive. Comme un projet politique pas encore formulé. Voici un type qui se présente de nos jours aux suffrages de ses malheureux concitoyens pour devenir président de l'incertaine république du Pérou et qui s'efface devant l'homme qui parle. Et moi ? se demande-t-il. Que fais-je ? J'ouis. L'homme qui parle a évidemment pour fonction d'être entendu, «hic jacet lepus». L'homme qui dit est V.L., le politique qui espère relier et relire tous ces discours. L'homme qui pense est l'écrivain. L'écrivain Mario Vargas Llosa.

Mario est né dans un Pérou pas vrai puisqu'il est parti à l'âge d'un an dans un pays d'à côté, la Bolivie. Quant il revint, on le colla dans un collège militaire. Il fit des garde-à-vous et un roman, La ville et le chien. Ce roman fut brûlé en place publique par les régimes militaires du pays, parce qu'on ne plaisante pas avec la soldatesque. Gaucho et castriste, Mario se lia d'amitié avec Gabriel Marcia Marquez, jusqu'au jour où il considéra la décomposition du Pérou comme une autre dérive non moins mythologique. Que faire ? Ecrire. Mario est devenu l'homme qui écrit, le meilleur auteur de sa génération, l'amateur de Flaubert (auquel il a consacré un essai, un hymne à l'amour pour Emma Bovary, L'orgie perpétuelle). Loin de Sartre.

Mario chasseur de mythes exposé comme Péruvien à la société la plus mythologique du monde, comme écrivain aux utopies imaginées, comme politique à une réalité peut-être mal choisie. Ce monde-ci n'est pas simple. Et l'écrire le montre-t-il. MARC GIULIABI

L'homme qui parle, par Mario Vargas Llosa, Gallimard, 251 p, 95 F.

L'Amérique latine et la Révolution française, La Découverte/Le Monde, 222 p, 120 F.